mardi 1 août 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
L comme Logos, Mythos, Légendes et Livres.

« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers. »
                Charles Baudelaire Correspondance (Les Fleurs du Mal, 1857)

Comme nous l’avons vu précédemment, la différence majeure entre monothéisme et polythéisme ne réside pas seulement dans le nombre de divinités invoquées, mais en beaucoup d’autres critères. Parmi ceux-ci, le rapport au Verbe et à la Révélation est sans doute un des plus importants.

En Histoire des Religions a longtemps prévalu la distinction entre religion révélées et religions sans révélation. Les monothéistes abrahamiques ont eux-mêmes pris l’habitude, depuis longtemps, de se caractériser comme les « Religions du Livre », par opposition aux religions qualifiées avec une certaine condescendance de « naturelles », sortes de préfigurations touchantes et naïves de la vérité unique et définitive apportée par la révélation : celle de la Torah pour les Juifs, du Coran pour les Musulmans, avènement du Verbe incarné pour les Chrétiens.

Aujourd’hui, les néo-païens européens ont tendance à reprendre à leur compte cette distinction, non sans raison pour l’essentiel, mais non sans simplification, cependant : si l’on excepte les grands polythéismes asiatiques comme l’Hindouisme, dont le critère d’appartenance principal est la reconnaissance de l’autorité védique, on peut relever en Europe de nombreuses exceptions à la règle qui veut que nos religions se passent de livres et de révélations.

S’il est vrai que l’autorité druidique se fondait en grande partie sur le refus de l’écriture, la plupart de nos Traditions, cependant, s’appuient sur l’existence d’un ou plusieurs écrits sacrés qui, quoiqu’ils ne soient pas l’unique source de connaissance de la volonté divine, en représentent pourtant une part non négligeable. 

Outre les Égyptiens, qui furent sans doute les fondateurs du genre, les Étrusques disposaient de nombreux livres dans leur exploration inquiète et minutieuse des mystères de l’au-delà : Livres Fulguraux pour déchiffrer les foudres, Livres Achérontiques pour comprendre l’après vie ; révélations de la nymphe Vegoé ou du prophète Tagès, enfant au cheveux blancs sorti inopinément d’un sillon. La plupart de ces livres se sont d’ailleurs perdus, ou nous sont parvenus par le filtre de leurs héritiers, les Romains.

On peut citer pour ces derniers les Livres Sibyllins, ainsi, pour les Grecs, que les nombreux Livres Orphiques (dont les célèbres Lamelles d’Or), les Vers d’Or de Pythagore et les très énigmatiques Oracles Chaldaïques, que nous avons l’habitude de citer dans nos articles. Les peuples du Nord ne sont pas en reste, avec les textes des Eddas, et notamment le Havamal, de nos jours comme jadis abondamment cité et commenté par les tenants actuels de l’Odinisme ou de l’Asatru.

Les livres sacrés sont donc loin d’être absents des religions Païennes ou Néo-païennes

La différence fondamentale entre monothéisme et polythéisme ne réside donc pas, là encore, dans le fait d’avoir un Livre ou de n’en avoir point ; et on peut difficilement dire des Religions Aînées qu’elles soient dépourvues de révélation…En fait, tout réside dans la pluralité ou non desdits livres, dans leur statut au sein du système religieux, et surtout dans le rapport entretenu par l’âme avec la révélation… Ainsi, il serait peut-être plus pertinent de distinguer des religions à révélation libres et plurielles (pluritextuelles et polysémiques) et des religions à révélation contrainte et fixe (unitextuelles et monosémiques). Et, pourquoi pas, d’inverser le discours dominant en distinguant les religions des Archétypes éternellement créateurs de sens des superstitions idolâtres du Livre unique…

Mais plutôt que de se confiner en opposition stériles, examinons de plus près quel est, pour les Païens, la relation au Verbe et à la Révélation. Et, pour commencer, pourquoi une Révélation est-elle si nécessaire ?

Plus que nécessaire, la Révélation est tout simplement inhérente à l’Être. Tout ce qui peut être connu, nous compris, est, par construction, révélé. Ainsi la conscience est-elle la révélation de l’Être à lui-même. Mais l’Être, nous l’avons déjà affirmé, n’est pas premier : il y a avant lui quelque chose qui le dépasse, car tout ce qui admet un contraire (ici le Non-être) admet nécessairement un troisième terme antérieur qui les comprend tous les deux. Et cette instance, qui se situe pour nous au-delà de l’Être, dépasse par conséquent la pensée qui est son premier acte.

Aussi ce terme suprême ne peut-il être nommé que par défaut : il réside au-delà du Verbe et est antérieur à toute Révélation, car toute tentative pour le nommer doit fatalement rencontrer l’échec. Par défaut, on tentera de le nommer « Un », mais sans qu’il soit opposé au multiple, « Bien » sans qu’il soit pour autant le contraire du mal, ou « suressence ». La seule approche possible, dans cette série de négations qu’on appelle en théologie « voie apophatique », est le paradoxe, par lequel on se trompe le moins. On peut ainsi, sans trop d’impiété, parler de brillante ténèbre ou de bruyant silence

Donc, pas d’Être sans Révélation, et par conséquent, sans cette dernière, nous n’existerions absolument pas, pas plus d’ailleurs que l’univers qui nous contient. Car l’univers est d’abord un univerbe, et le monde, un sermonde. Tout est tissé de langage, tout est issu du Logos. Rien qui ne soit caractère, pas un être qui ne soit lettre, c’est-à-dire mèche porteuse de la flamme du sens. Le langage dont ce texte est lui-même tissé n’en est qu’une infime parcelle. Mais ne doutons pas que le tisserand lui-même soit un discours produisant un discours sur le discours…Tout parle, tout bruisse et bavarde et ce monde est une gigantesque rumeur

Cacophonie me direz-vous. Question de point de vue, bien sûr. Mais si c’était le cas, il ne serait pas pertinent de nommer le monde Cosmos, et si la cacophonie existe bien dans certains de ses replis partiels, elle ne saurait exister dans la bienheureuse unité du Tout, qui est une harmonie parfaite, exprimée, nous l’enseigne Pythagore, par la Musique des Sphères. Ainsi, évoquer à son sujet la cacophonie relève de l’impiété la plus élémentaire, celle du bavardage et de la partialité ; et l’accusation se retourne d’elle-même contre son auteur.

Lorsque l’Être se manifeste, il le fait sur le mode du jaillissement hors de l’ineffable, du Silence Suressentiel. Le Verbe et l’Être ont donc inévitablement partie liée, tout en étant distincts dès le départ.  Le Verbe, en effet, apparaît comme une propriété primordiale et fondamentale de l’Être, dans la mesure où ce dernier se manifeste comme vie, mouvement et Intellect. Il décrit autour de son ineffable origine un mouvement circulaire de contemplation et, dans ce mouvement qui tente en vain de cerner cette origine, de la circonscrire, il se récite lui-même, se déclame et se décline en stations modales qui sont autant de tentatives de saisie de cette réalité insaisissable.

Ainsi, la Monade se modalise en une pluralité d’expressions qui sont autant de mondes distincts : elle devient une roue dont les rayons multiples appuient tour à tour son moyeu sur le sol du chemin ; un seul à la fois, mais pourtant tous unis alternativement dans l’effort. Car la nécessaire pluralité des rayons ou des stations existentielles que l’Être décline autour du moyeu mystérieux de son origine n’est pas une pluralité indéfinie et linéaire, mais une pluralité circulaire dont l’infinité est interne et fractale : en d’autres termes, un plérôme, le plérôme du sens.

Nous tenons là l’origine même du Logos, cet orifice orant, ouvert sur le Silence de l’Absolu dont il est l’humble secrétaire. Ce Verbe Primordial est, au point précis de sa naissance, ce « oh ! » de surprise qui se cueille lui-même dans l’émerveillement d’être (o), et qui se prolonge dans le soupir d’aise de l’existence (h). Car en se surprenant ainsi, l’Être, qui s’est rencontré lui-même en cherchant l’impossible, ne fait rien moins que créer les mondes en proférant l’Universet de sa présence. 

C’est le premier acte poétiquePoème et Poète s’engendrent l’un l’autre en se récitant mutuellement dans l’éclosion première de la Parole, le Pampoème. C’est aussi le première acte de pensée, le première acte noétique, ou Dieu, en se pensant lui-même, pense simultanément l’univers dans une pronoïa qui est une pannoïa ; et c’est, littéralement, la connaissance de Dieu et du Monde dans le Verbe.

Dans le grand poème de l’univers
Certes je ne suis qu’un unique vers,
Mais vers écrit par une lettre unique.
De l’être muet, le verbe est tunique,
Et les phénomènes sont ses phonèmes,
Lettres d’existence : la conscience même.

Mais n’allons pas ici imaginer ce Verbe comme un quelconque laïus, un discours de préfet : cette Parole-là est la Parole suprême, et en son mouvement ponctuel et subtil sont contenus simultanément tous les motifs et tous les mots, toute intention et toute intonation, tous les livres et toutes les lèvres. Et les Hindous, comme toujours, en ont eu la géniale intuitions avec la fameuse syllabe OM, le mantra suprême, dont la fécondité infinie concentre en lui-même toute spéculation en tant qu’il est le Brahman sonore.

Nous sommes là, bien évidemment, à la racine de l’être, au sommet du monde Intelligible. C’est au pôle de ce monde en effet que ce déploie la Parole, corolle de l’être. En chaque monde qu’elle tisse et qu’elle emplit de sa fragrance sémantique, la Parole connaît un mode de manifestation différent, tendant à une différentiation croissante corrélativement à une efficacité décroissante.

Mais elle garde toujours en elle-même cette structure florale d'origine, ou ce schéma de roue qu’elle avait dès le départ : elle décline en son orbe ses pétales comme autant de miroirs destinés à cerner l’encre obscure du ciel suressentiel auquel elle est éperdument ouverte. Chaque pétale sera un phonème, un caractère, un symbole ou un mythème, qu’importe : elle poursuit infatigablement sa ronde universelle autour de l’objet de son unique amour, se perdant à chaque instant et se retrouvant au même instant, toujours la même et toujours une autre en sa quête infinie.

Lorsqu’elle éclot, tangente au Grand Mystère, à l’extrême pointe de l’Intelligible, la Parole peut être qualifiée de suprême. De fait, elle n’a pas grand-chose à voir avec le baratin que nous appelons abusivement parole. Elle est, là-bas, la Devise Indivise. Cette parole-là n’est pas foncièrement distincte de ce qu’elle désigne : elle en est pour ainsi dire le corps sonore. Elle n’est donc pas discursive et ne se déploie pas dans une quelconque durée : c’est une parole immobile, sans mots ; une parole muette, non proférée, une parole radicale, instantanée, fulgurante

Elle est, à ce titre, souveraine, et surgit en un jet où l’on ne peut distinguer le mouvement du repos ; c’est pourquoi elle est aussi comparable au ruisseau murmurant. Cette parole-là, celle qui coule de source, est personnifiée par Rhéa, l’épouse de Chronos. Et son cours la conduit jusqu’au nombril de notre monde, dans la fontaine de Castalie.

Si le langage est inextricablement lié au temps, ici la Parole est éternelle, ponctuelle. L’éternité, au sens strict, n’est pas en effet une durée sans arrêt : elle est l’équivalent temporel du point dans l’ordre spatial. Elle réside dans l’instant sans dimension, écartelé entre les deux néants du passé et de l’avenir, grain d’être pur dont nous n’arrivons pas à soutenir l’éclat. Mais le Verbe ne peut se maintenir dans cette immobilité intemporelle, car il porte en lui la marque de son origine : le désir d’exprimer ce qui ne peut l’être en aucune manière.

Et c’est ce nombril, ce manque originel, cette trace de l’écart, qui poussera inévitablement la parole vers une distinction croissante, vers un discernement toujours plus grand, au prix de la discrimination et de la perte de l’unité originelle. Car la parole doit se contenter d’être « presque, moins » (para) « tout » (holos), et non le Tout lui-même : elle n’est pas l’être, même si elle tend à « coller » à ce dernier. Pour exister, elle doit nécessairement couler au-delà de l’évidence qui lui a donné naissance, qui la fascine et en laquelle elle aspire à se perdre comme en un océan qui serait en même temps sa source. Ainsi, toute parole est une approximation, une intention qui résonne comme une corde ; toute parole est une parole substituée.

« Voilà justement pourquoi votre fille est muette ! » Mais surtout, voilà pourquoi Rhéa servit comme repas à son ogre originel de mari une pierre langée en lieu et place de son fils Zeus. Nous avons vu précédemment (I comme Intellect) à quel point cette pierre était véritablement le fondement de toute existence en même temps que celui de tout langage : elle constitue une ruse destinée à libérer le contenu de la panse infinie de l’Intellect, sous la forme d’un grain de non-sens introduit dans la mécanique implacable de l’évidence, d’une énigme destinée à désamorcer la béate omniscience de la tautologie intelligible. Cette question impertinente ouvre pleinement le champ des possibles, donnant simultanément libre cours à une nouvelle parole et à un nouveau monde.

La Pierre Vomie est donc, symboliquement, le pôle supérieur de la sphère imaginale, où se déploie comme une éclaboussure une nouvelle corolle verbale, celle de la Parole Performative. On a désormais quitté le monde des Formules, celui des Idées, pour entrer dans celui des Formes Archétypes, avant de tomber dans celui des Forces Nécessaires ou la Logos deviendra Loi.

Le monde de la Parole Performative est régi par une forme de temporalité désormais différent de l’éternité. Il s’agit désormais d’une forme de durée réversible et cyclique, où des évènements se distinguent et s’enchaînent les uns les autres, mais sans pour autant disparaître dans un naufrage sans retour ; au contraire, ces évènements sont comparables à des saisons, qui, dans le giron d’un manège immobile dans son éternel retour, se succèdent sans fin. Dans ce monde de l’âme, L’alphabet est à la sphère psychique ce que le Zodiaque est à la sphère céleste. Mais il n’est pas constitué de simples graphèmes phonétiques : ce sont des hiéroglyphes, de véritables noogrammes qui brillent en ce dôme.

Cette récurrence rotative est celle du Mythos, formes de la Parole désormais séparé du Logos : la durée qui lui correspond est celle de la pérennité. Son propos est encore et toujours de rendre compte du Silence Suressentiel, mais cette fois d’une manière différente, par le truchement de la narration et du récit : la Fable est là pour rendre compte de l’ineffable ; le Mythe nous donne des nouvelles de l’éternité. Le langage mobilisé pour ce faire est un langage nécessairement symbolique et souvent énigmatique, dont le ressort principal est l’analogie. La vérité contemplative (implicative) s’oppose à la vérité explicative dont le Logos est le héraut.

Car les mots du Mythe ne sont pas univoques, au grand désespoir des scientistes comme des fondamentalistes et des littéralistes de tout poil. Et ils ne peuvent l’êtreen aucune façon, ni ne le pourrons jamais : prétendre fixer un mythe dans un récit figé une fois pour toutes, comme dans une exégèse définitive et obligatoire, est une absurdité sacrilège, de même nature que capturer un papillon pour le clouer dans une collection poussiéreuse. Le mythe est un organisme vivant et autonome (quoiqu’en connexion implicite avec tous les autres mythes), qui ne délivre son enseignement muet qu’à ceux qui savent l’interroger, et qui, pour commencer, ne se révoltent pas contre la fréquente incongruité de ses propos parfois contradictoires, mais cherchent au contraire à comprendre ce qu’elle veut dire, comme le conseillait déjà le Préfet d’Orient Salloustios (Des Dieux et du Monde III, 6-7).

L’enseignement mythique est un enseignement monstratif et non démonstratif ; sa démarche est initiatique, et non pédagogique comme l'est celle du discours du Logos. Pour tirer bénéfice d’un mythe, il faut que sa récitation rituelle ait trouvé résonance en notre âme et qu’ainsi nous soyons devenus contemporain de ce mythe, acteur parmi ses acteurs. Nous avons vu précédemment que certains mythes favorisaient ce processus anamnésique, particulièrement lorsqu’ils ont trait aux Mystères et à leur célébration (cf. E comme Ésotérisme, K comme Korrigans).

Car la récitation du Mythe est salvatrice, grâce aux vertus de la Performule : La poésie fut et reste le langage de l’Âge d’Or, époque aurorale des langes de la langue. En récitant l’Histoire Sacrée de l’Univers, le Mythe inclut l’homme qui le profère dans sa bienheureuse primordialité, et le re-crée.
Les Dieux aiment ceux qui les racontent : ils protègent les Souvenants, les Jargonautes, dans leur périple sacré de remontée du Fleuve de la Parole (Le Phase).

Cette parole médiane qu’est la parole mythique reste donc pleinement marquée par l’unité intuitive de sa phase précédente : elle est encore unitive et symbolique, et non encore tournée vers la communication et l’utilitarisme technique, mais vers la communion et la contemplation des essences. C’est pourquoi elle est toujours pleinement efficace, et par conséquent performative.

Cette verve-là est celle des Dieux, celle de la magie ; elle n’a rien de conventionnel car, même si signifiant et signifié sont désormais distincts en elle, ils ne sont pas encore séparés, comme ne sont pas encore séparés sa fonction noétique et sa fonction poétique, c’est-à-dire ce qu’on a coutume d’appeler le Logos et le Mythos. Ce divorce-là, celui de l’oraison et de la raison, ne concernera que la dernière phase de la descente du verbe, la phase catalogique de la Séparole ou Vaine Verve, qui a cours dans notre monde schizoïde.

Quant à la Viverve, la « Langue des Oiseaux » qui baigne les mythes de son joyeux jargon, elle se prolonge jusqu’en notre monde corporel en tant que parole rituelle, et nous permet d’y perpétuer la fonction essentielle et originelle du Verbe : relier la réalité à elle-même dans la conscience, ce qui n’est rien d’autre que le rôle de toute religion (relegere pouvant signifier aussi bien relier que recueillir).

Le rite hérite des faits du mythe, le rite étire le mythe jusqu’à notre monde de vacarme pour le bercer de ces charmes. Le rite, c’est la circumambulation dextrogyre du réel qui provoque une dynamique anagogique et qui tresse, comme la Moire qui tord le fil, l’ADN secret du quotidien. Il réitère inlassablement l’éternité, et, par ses étranges comptines appelées carmina il rend l’âme anamnésique. Il permet une herméneutique de l’existence : déceler le Présent Perçant qui transperce le Temps dans l’Instant.

Car sous les limons du quotidien du fleuve du devenir affleure parfois la roche mère de l’éternité ;
Sous le pansement du langage, le mystère transpire : les Dieux sont les noms par lesquels les mortels tentent d’interpeller ce mystère. Il est Saison Éternelle dissimulée sous le cours sempiternel du temps : c’est un printemps, mais un printemps secret où toutes les saisons sont simultanément présentes. Ce printemps-là est aux saisons ce que l’éther est aux éléments, il est au temps ce que le centre (ou l’axe, le pivot) est à l’espace. Ce temps secret, ce temps sacré n’est accessible qu’à celles et ceux qui ont subi la Mythamorphose, par la vertu de l’incantation.

Nous avons vu, dans un article précédent de ce blog (I comme intellect), que toute âme, c’est-à-dire en définitive tout déploiement systématique de l’être dans l’existence, possédait deux hémisphères : l’un, supérieur, est celui de l’âme-sagesse, tournée vers son pôle essentiel ou pôle intellectuel, et l’autre, inférieur, tourné quant à lui vers son pôle substantiel que l’on peut également qualifier de corporel : l’âme-nature.

Le premier hémisphère correspond à un état parfait de l’âme (pour autant qu’une âme puisse être parfaite), c’est-à-dire une sorte d’état cristallin où l’âme reflète en elle, sous la forme d’un réseau, l’ordre parfait de l’Intellect, dans une transparence absolue qui la rend quasi similaire à la lumière. Cet hémisphère psychique en forme de dôme peut être également comparé à un métal porté au blanc de l’incandescence.

L’autre hémisphère, à l’inverse, correspond à l’âme-nature, c’est-à-dire à une sorte de contraction de l’âme sur elle-même, dans une certaine hypnose où elle s’absente partiellement ou totalement d’elle-même suivant le degré de sommeil où elle est plongée. Cet état s’accompagne d’une sorte de concrétion, de solidification des idées : celles-ci y sont en effet comme gelées et se déploient dans l’espace et dans le temps comme des sortes de masses, formant comme un paysage intérieur où le pensant s’est figé en pesant, du moins en partie.

Cette dualité s’observe dans les trois mondes, quoique de manière différente : dans le monde Intelligible, cependant, elle est encore imperceptible. Elle ne se manifeste pleinement que dans le monde Imaginal, qui est par excellence celui de l’âme. Or, le rôle de la parole est d’établir le lien dynamique et nécessaire entre ces deux états de l’âme. En effet, le Logos est l’opérateur spirituel qui permet, dans un sens, d’opérer la décantation des parties les plus subtiles et les plus épaisses de la réalité, en se coagulant en quelque sorte sous forme de loi interne d’information président à la formation des choses.

Dans l’autre sens, à l’inverse, la Parole permet d’effectuer comme la sublimation des masses insignifiantes vers « plus haut sens », en reconduisant chaque chose à sa raison séminale, puis à son état « infinitif » au cœur ponctuel de l’Intellect, calame de l’Inexprimable. Nous sommes là dans le processus d’incantation, qui répond à la décantation comme le Solve répond au Coagula.

Cette opération de réintégration des étants dans l’Être, remontée universelle de la sève des choses, est l’agent principal du nécessaire ré-enchantement du monde : c’est la fonction du Prêtre et du Poète, fonction complémentaire à celle du Démiurge qui établit et dispose les masses et les poutres suivant la Loi fatale, celle de l’Heimarménè, la grande charpente universelle qui fait de ce monde un véritable Cosmos, c’est-à-dire un Tout merveilleusement agencé. Entre les deux, tel le fléau d’une balance minutieusement réglée, le détenteur par excellence de l’épée du Verbe veille à l’équilibre des deux processus : il exerce l’Art Royal par excellence.

Le lecteur aura reconnu en cette structure ternaire et en ces deux voies complémentaires et antagonistes que sont l’incantation et la décantation les deux serpents du Caducée, les Lares du Monde, qui s’entortillent autour de la verge du Grand Hermès, le Seigneur de toute Verve et maître de tout langage. C’est en effet ce Dieu qui, de l’aveu commun, détient les clés universelles de la Parole, et, par conséquent, de l’échange entre valeurs ontologiques équivalentes sur l’agora de l’Univers ou toutes choses sont nommées et caractérisées. 

Bien qu’il ne soit pas le Démiurge, celui qui cause l’univers (« causer » n’est-il pas aussi « parler » ?) et articule les mondes entre eux, il est cependant celui qui en détient les poids et mesures, veille à la bonne circulation des devises, surveille les transactions ontologiques et la juste conversion des monades. Car le Seul (Monos) s’est fait Loi (Nomos) pour proclamer les noms (onoma) par le truchement du Verbe (Logos).

Et c’est par Mercure, le Maître de Tous les Arts, que toutes choses communiquent ou communient. Cette fonction divine est tellement fondamentale qu’elle a toujours été notoire pour tous les peuples : pour les Égyptiens, en effet, Thot est le Saint Proclamateur de la Réalité, le Maître des Mots et par conséquent celui du Temps ; c’est lui qui invente l’écriture sacrée (hiéroglyphique) conjointement au calendrier. Pour les Celtes, le lumineux Lug est Maître de tous les Arts, et pour les Gens du Nord c’est Odin, le Borgne Voyageur toujours en quête de savoir qui, au prix de son propre sacrifice, découvre ces lettres existentielles que sont les runes, rumeurs de l’être écloses au pied de l’Arbre Absolu.

Quant à l’Hermès des Grecs, l’énigmatique jalonneur de chemins, c’est lui qui instaure le premier sacrifice, en une opération exemplaire où le mortel devient immortel et l’immortel, mortel. Dans ce larcin génial, il gagna même sa propre immortalité grâce à ces vaches divines que sont les paroles, et dont il inversa le cours, le jour même de sa naissance (Premier Hymne Homérique à Hermès).

Ainsi le Caducée, comme tout sceptre divin, peut être considéré comme l’axe même de l'univers, image de l’Intellect considéré sous un mode particulier et traversant tous les mondes par la Parole.

Dans notre monde sensible, cependant, celle-ci a atteint son état de dégradation maximale. Elle y manifeste pourtant encore quelque vertu magique en tant que parole oraculaire, c’est-à-dire comme une variante de la parole mythique adaptée aux conditions du quotidien. Toute Mantique peut en effet être lue comme un mythe spontané scrutant les profondeurs du futur, et réciproquement, tout mythe peut être compris comme un oracle des origines.

Et nous touchons, avec la Mantique, à une des spécificité fondamentale des Paganismes. En effet, notre rapport essentiel à la Révélation s’y exprime dans sa différence radicale avec les Monothéismes. Pour ces derniers, la Révélation s’effectue par le canal d’un discours prophétique, inscrit scrupuleusement dans les moindres détails de sa discursivité narrative, et fixé immédiatement dans le marbre comme une vérité éternelle et non susceptible de changement, même si elle admet éventuellement l’exégèse. Cette vérité sur l’Être est donc établie une fois pour toutes, ce qui, au passage, consacre le caractère linéaire et diachronique de la temporalité.

Tout au contraire, le Païen est en perpétuelle interrogation sur les intentions cachées qui tissent la toile évènementielle. Son « Livre » principal n’est autre que l’Univers dans sa totalité, et son interrogation n’est rien d’autre qu’une souple exégèse de ce Livre Cosmique. Nos Traditions nous ont pour cela fourni de nombreuses méthodes herméneutiques, comme la géomancie ou l’astrologie, même si beaucoup d’entre elles ont été perdues comme la science des foudres ou celle du vol des oiseaux. La Mantique est pour nous la Révélation permanente, et les autorités Monothéistes ne s’y sont pas trompées, qui se sont évertuées au cours des siècles à la déraciner sans jamais y parvenir.

La Mantique est possible parce que l’univers même est sémantique (Premier principe du Kybalion : l’univers est mental). Cela autorise donc à scruter les vestiges de l’avenir, à sonder l’humeur du monde et à tenter d’interpréter ses intentions. Pour éclairer nos interprétations, nous disposons de logiciels appelés Mythes, qui nous proposent des situations archétypes à mettre en perspective avec les nôtres, dans l’épopée du quotidien. Les Mythes sont des cas ontologiques exemplaires : ils font jurisprudence cosmique ; la mythologie fonctionne comme une véritable étymologie de l’Être.

Mais les Mythes ne nous imposent jamais leur solution, et personne n’est ni l’auteur, ni le propriétaire d’un Mythe : le Mythe est le logiciel libre de la Révélation. Garantie contre le fanatisme, il ne peut s’interpréter littéralement : il dévoile toujours un étagement du sens, il suggère plutôt qu’il n’assène, il incite à la recherche active plutôt qu’à la réception passive. C’est une révélation mystagogique. La Mantique est comme l’écho du Mythe dans le présent, ce qui le rend opératif, quand le Mythe est le fondement paradigmatique de toute démarche mantique : ainsi, notre monde, en recevant cette pluie sémantique, résonne toujours du clapotis des Origines.

Là encore, les autorités Monothéistes ne purent jamais tolérer une telle liberté, qui remet fondamentalement en cause leur système de parole imposée. Ils durent dénoncer inlassablement nos mythes comme des mensonges et des fictions, utilisant pour cela la méthode perverse d’Évhémère, qui consiste à faire passer les aventures éternelles des Dieux et des Héros pour celle de personnages historiques ayant réellement existé, ce qui est une inversion sacrilège des plans dont ils se rendent coutumiers, mais qui ne tarda pas à se retourner contre eux, comme toute impiété.

Car les Mythes, comme l’écrivait déjà en son temps l’illustre préfet d’Orient, ne se sont jamais produits, mais ils ont toujours lieu (Salloustios, des Dieux et du Monde, III, 18). Les évènements du Mythe ne sont pas ceux d’une quelconque Histoire, mais d’une hiéro-Histoire ; ils n’ont rien de diachronique (la diachronie n’est en eux qu’un leurre) mais ils sont essentiellement synchroniques, comme des constellations symboliques où évoluent des astres divins ou héroïques. Et c’est précisément cette synchronicité qui montre leur parenté fondamentale avec la Mantique. La Parole Imaginale est en effet double : Mythique et Mantique.

Dans le temps réversible des Mythes, les Dieux s’engendrent les uns les autres : il était une fois, Il a toujours été ; Il est encore une fois. Car, en ce temps-là, le Temps n’était ni long ni las : infatigable et fluide, il était comparable à l’Océan qui ceint toute étendue de sa couronne d’écume ; il allait et venait en cadence, revenait sur ses pas et titubait en instants instables. Son ressac berçait encore un monde infantile, hésitant entre être et non être.
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Mais de telles considérations sont étrangères à la pensée linéaire et univoque des Monothéistes, qui, devant le danger manifeste que représentait l’évhémérisme et l’usage d’apprentis sorciers qu’ils en avaient fait, s’appliquèrent désormais à vider la parole mythique de tout contenu et à reléguer la « fable » au rang de charmante historiette décorative et sans conséquence, ne pouvant transmettre, au mieux, qu’ un enseignement moral d’une lamentable mièvrerie : et c’est l’Ovide moralisé (c’est-à-dire castré) du Moyen-Âge. Quant à ceux des mythes qui ne pouvaient entrer dans ce cadre, ils durent, quant à eux, être exterminés, c’est-à-dire présentés comme le résultat monstrueux d’esprits pervers ou malades, ou tout simplement la superstition crasse de primitifs mal dégrossis.

En se laïcisant, le Christianisme a élevé le mythe au rang d’objet scientifique et lui a trouvé une place dans la galerie de l’« évolution » intellectuelle qui mène inévitablement de la « pensée sauvage » enfantine et magique à la pensée rationnelle, adulte et scientifique. Et c’est ainsi que furent séparés Logos et Mythos, qui, à l’origine, n’étaient autres que les deux mains de la Parole, et qu’ils furent opposés dans un de ces dilemmes diaboliques (c’est-à-dire anti-symbolique) que la modernité excelle à nous servir pour nous maintenir sur sa table de Procuste.

Malgré quelques louables efforts pour le faire sortir de son rôle de clown auguste, le Mythos reste encore aujourd’hui le faire valoir du Logos, si l’on se réfère à l’abondant vocabulaire dépréciatif qui le concerne, ou le mythomane côtoie la démythification…Mais qu’attendre désormais de cette Agora désertée par les Dieux, où le langage est devenu une fausse monnaie, et où se réalisent progressivement les prophéties qu’Hermès avait jadis prononcé sur l’Égypte ? (O Égypte, Égypte, il ne restera de tes religions que de vagues récits que la postérité ne croira plus, des mots gravés sur la pierre et racontant ta piété Corpus Hermeticum II, 9 - Asclepios)

Désertant progressivement notre monde, la Parole Sacrée fut d’abord subrepticement remplacée par le vain bavardage qui imposa peu à peu l’ordre des banalités au détriment de celui des merveilles. Les gens cessèrent d’être parlants pour devenir parlés, et l’on vit le fabuleux sommé de se retirer sur ses terres improbables, contrées des demeurés. A ce moment, l’Histoire pris le pas sur le Mythe ; or, L’Histoire est un Mythe infirme, disloqué, sans queue ni tête. C’est un Mythe malade en phase terminale, attendant une mort par sémiorrhagie (perte létale de sens).

Puis, l’insipide le céda peu à peu au fallacieux : la gnose s’étant effacée devant le songe, ce dernier devint l’arrière garde du mensonge : et c’est ainsi que « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Aujourd’hui, le babil innocent fait figure de haute vérité, havre de fraîcheur dans une époque de verbe carnivore et de parole prédatrice, où même la communication s’efface devant la manipulation. Langage en haillons, réduit à ses « éléments », novlangue arachnéenne plongeant toute pensée dans son venin narcotique.

Quelle vie pour le Mythe dans une civilisation historique ?

Quelle vie pour les Dieux dans une civilisation scientifique ? Le Récit qui faisait l’Univers a été remplacé par celui des faits divers : les gens ont les récits qu’ils méritent, et la conspiration cosmique de tous les êtres dans l’aspiration au Bien à désormais cédé le pas devant le complot des cloportes de l’espace contre le mode de vie occidental. Joie ineffable d’une fin des temps qui, c’est logique, n’en finit pas de finir, si l’on en juge par l’accélération de la fréquence des apocalypses…J’en perds mon lutin !

Mais l’âge d’or surgira à l’improviste, au détour d’un temps mort. Que viennent le printemps sacré d’une verve nouvelle ! Que se dissipent les brumes mortifères de la confusion, et que fonde la glace des carcans langagiers ! Qu’Hermès sorte de sa cachette et revienne, héraut divin, proclamer le cours nouveau des valeurs éternelles ! O Seigneur au galurin ailé, toi qui préside au boniment, ne nous laisse pas en mal de mots, et fais-nous encore l’article ! Ainsi, nous penserons à toi en d’autres venelles.

Il est temps désormais, après avoir décolonisé l’espace, de décoloniser le temps : libérons les Mythes ainsi que les Dieux et les Héros qui les peuplent ! Ouvrons les musées où stagnent les Idées sous des siècles de poussière !

Omen sit









                              


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