mercredi 16 août 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
M comme Mort, au-delà.
Défunts échevelés à la tête fleurie
Dansez l’éternité en sa ronde prairie !

La Mort est le fusible du Mal, mais elle n’est pas le Mal. Elle empêche que l’être ne stagne dans les flaques existentielles et n’y croupisse en dégageant des remugles d’égo. En finir avec le fini est son œuvre de salubrité cosmique. Elle est la bonde du monde et le trop-plein de la chair affamée qui, sans elle, se multiplierait indéfiniment et étoufferait ce même monde dans une pléthore grouillante. En appliquant sans faiblesse la loi du « Qui mange, meurt », la Faucheuse entretien consciencieusement les jardins de la vie. Du moins jusqu’à présent.

Car une engeance s’est levée de soi-disant humains (peut-être le sont-ils trop ?), qui entrevoit le temps ou Thanatos sera mis au chômage. Ils se sont auto-proclamés transhumanistes, mais ils ont tout de la chenille : ils sont en effet comme des larves qui, refusant par principe toute métamorphose, ne peuvent imaginer une seconde qu’on puisse devenir papillon et vivre de nectar plutôt que de feuilles avidement rongées. Ceux-là voudraient que les segments qui leur servent à penser et qu’ils traînent dans la poussière se multipliassent à l’infini, car tout ce qui ne relève pas de la quantité leur fait horreur : horror vacui qui est d’abord horreur d’eux-mêmes.

Lorsqu’ils seront parvenus à leur faim, ces vers nuisants provoqueront la destruction du monde dans lequel ils grouillent, soit que leur appétit sans borne détruise le champ de leurs ripailles, soit que leur ennui sans fin provoque la dissolution de leurs vaine viandes et insanes sanies. 

Pourtant on dit de la Dame, il est vrai, qu’elle est fort désagréable : « La Mort est ainsi appelée pour ce qu’elle mord amèrement » peut-on lire au sixième livre des Propriétés des Choses de Barthélémy l’Anglais... Ces méthodes sont connues pour être brutales et souvent douloureuses : elle nous caresse à rebrousse-moelle et nous apparaît comme la Contrainte Absolue, silence impératif qui interrompt sans préavis la douce conversation que la conscience entretenait avec elle-même : la Mort est sans réplique. Elle coupe court à tout bavardage : le jugement sera porté dans et par le silence. 

Elle exerce, semble -t-il, par procuration, la tyrannie de la matière sur la forme qui caractérise notre monde, où la matière est opacifiée par la guerre sans fin des quatre éléments. Ici-bas en effet, les formes sont captives, et la matière, pour combler son éternel défaut d’essence, englue les formes, telle une boue avide, pour s’en repaître ; mais sa faiblesse constitutive l’empêche de les conserver et, par lassitude, elle glisse sur la figure qu’elle avait capturé pour retourner à son indifférenciation première. C’est pourquoi la mort n’est pas, contrairement aux apparences, complice de la matière, mais plutôt de la forme. N’est-ce pas elle qui, tout au long de nos existences, sculpte infatigablement nos silhouettes du ciseau de l’absence ?

Il est vrai que, vue du sol, l’action de la Mort est une action terrifiante autant qu’un acte réifiant : tel Méduse, elle pétrifie tout ce qu’elle regarde, reléguant tout vivant à sa matérialité…Ainsi confinés, les êtres, si l’on ne tient compte que de leur support matériel, semblent en effet se dissoudre irrémédiablement. L’action apparente de la Mort est en effet la dispersion, l’atomisation maximale et la descente précipitée dans l’échelle de l’être, qui aboutit finalement à l’uniformité désolante du désert, la morne norme des enfers. 

Il est difficile par conséquent de se défaire de l’idée que Thanatos est le principal sicaire de Typhon, le Prince de Poussière : n’est-ce pas lui qui, par jalousie, enferma d’abord son frère Osiris, par perfidie, dans un coffre funéraire fait tout exprès à ses dimensions ? Or ce récit illustre parfaitement l’action du Trépas sur nous : il nous assigne à notre propre infime, en nous coupant en même temps de l’infinité du monde extérieur ; ainsi dit-on avec raison que « chacun subit ses mânes » (Enéide, VI, 743) car chacun meurt de sa propre mort et se trouve incarcéré dans cet enfer intime qu’est le corps en décomposition. La Demeure d’Hadès, en vérité, est béante : la porte en est la bouche de chacun, soupirail des enfers. Chacun est appelé à y faire la contre expérience par excellence pour un être mondain : celle de l’inévitable Chaos. Car nous fûmes tous, en venant au monde, adoptés par une marâtre appelée Nécessité

…Ce qu’illustre d’ailleurs très bien la suite du récit : car Plutarque nous y apprend que Typhon jette ensuite le corps dans le Nil, c’est-à-dire le néant (nihil). On peut aisément voir la Mort comme une noyade de la conscience et le naufrage de l’individu qui ne peut plus résister à la tempête continuelle de la matière. Ainsi, la Mort n’est rien d’autre que le Tout qui reprend ses droits sur la partie qui, elle, retourne au chaos dont elle fut, un temps, distinguée.

Par la suite, Typhon dut tenter une nouvelle fois de détruire Osiris, à cause du zèle d’Isis qui avait ramené son Époux parmi les vivants. Il découpa alors, dit-on, son frère en morceaux qu’il dispersa aux quatre coins de l’Égypte afin que la Dame ne pût le reconstituer. Ainsi, le morcellement est-il le sceau de la mort, qui, par son antique venin, précipite toute matière et endort toute âme. 

Ce venin narcotique et nécrosant n’est autre que celui d’Apophis, l’Ennemi des Matins, et c’est lui qui, dès le début du monde, sclérose ainsi la matière. À l’origine, celle-ci n’était autre qu’un intellect plongé dans une léthargie sans mémoire : la pesanteur, en effet, est une lumière qui s’ignore ; la pierre est un soleil en sommeil et le plomb n’est que de l’or qui dort. La substance résulte donc d’une contraction sclérosante de l’essence sous l’effet ankylosant des eaux amniotiques du Cosmos, quand le Chaos gravide perdit les eaux. Répandues, celles-ci virèrent à l’aigre et devinrent la sueur noire du destin, l’essence même du Trépas, qui devait désormais plonger une grande partie des formes manifestées dans cette torpeur cosmique qu’on appelle entropie : c’est ainsi que la mort enkyste l’être.

Et c’est pour perpétuer les formes menacées d’ici-bas, et pour les sauver de l’oubli, que fut instaurée la procréation. Celle-ci les perpétue, comme dans une course de relais, afin qu’elles soient, d’âge en âge, soustraites à la voracité de la substance qui cherche en vain à objectiver tout sujet, mais qui, par lassitude, finit toujours par relâcher sa proie. La mort et la génération sont donc contemporaines, car c’est à la naissance que s’oppose la Mort, et non pas à la vie.

Voilà donc ce que semble être la Mort, vue par les yeux de l’individu…Mais, justement, la mort ne concerne et ne consterne que l’individu. Elle ne mord jamais la totalité, et seul ce qui est partiel peut être victime de sa partialité : Thanatos est le Grand Séparateur qui, paradoxalement, est le plus zélé défenseur des intérêts du Tout, et le plus acharné défenseur des droits de l’âme contre les prétentions de la matière. En séparant ce qui est séparé, il le réintègre au Tout.

La Mort donne en vérité un répit à toute âme accablée par la fatigue existentielle, et qui, en ce combat, n’aspire qu’à déserter ce corps ravagé comme un champ de bataille, et n’aspirant qu’à démissionner de ce commandement où elle fut enrôlée, croit-elle, malgré elle. Ensevelie dans sa propre image, elle désire ardemment, comme Osiris en son cercueil, s’en libérer au plus vite. Comme Télémaque, aliénée par les passions qui l’éreintent, elle attend son émancipation. Et c’est l’éclair de la faux qui la lui donnera.

Car la naissance avait induit en l’âme l’oubli d’elle-même. Fascinée par ce lopin de chair où elle s’était d’abord mirée, puis admirée, avant de le faire sienne et de le façonner, elle fonçait tête baissée depuis déjà une bonne existence. Mais la Mort l’attendait au tournant de sa faux, pour la rappeler brutalement à l’ordre, et son corps, au chaos. La tranchant létal à se déprendre du corps, pour poursuivre librement son oscillation entre terre et ciel suivant sa fréquence propre.

La Mort, seule épreuve initiatique réservée à tous, en replongeant chacun dans sa nuit intestine, remet les pendules à l’heure et, en séparant le pensant du pesant, évite au monde sensible une régression généralisée au chaos et à la confusion. Elle opère ainsi une sorte de maïeutique à rebours, en plaçant l’âme dans une perspective nouvelle qui lui permet de ne pas s’éterniser dans le soin d’un recoin de matière, mais de poursuivre son chemin à travers noms et formes vers la totalité d’où elle est issue. La Nuit Ventrale, matricielle et abdominale où elle nous plonge est celle de l’avant naissance et celle de l’après mort. Or, la Nuit est aussi le Creuset des Mystères, à la fois leur lieu et leur temps : dans son ombre lucide se confondent temps et espace.

Comme l’initiation, qui est pour ainsi dire une mort optionnelle, le Trépas est un remède naturel à l’absolutisme de l’égo, qu’elle rend littéralement humble en le changeant en terre (géo), du moins dans la mesure où celui-ci s’identifie au corps caduc. L’intériorisation forcée dont elle nous intime l’ordre consiste à faire l’expérience paradoxale (ou la non-expérience ?) de notre propre absence, c’est-à-dire de l’altérité la plus absolue qui puisse être. Le défunt est celui qui a parfait son humanité et commencé (initié) sa divinité.

En cela, le décès nous donne de partager en quelque manière l’expérience de Dieu, ou du moins sa réciproque : car en émettant le monde, la divinité se nie elle-même et, pour ainsi dire, meurt à elle-même en dispersant son unité infinie dans l’indéfinie multiplicité des êtres. C’est là le destin exemplaire d’Osiris et de son alter ego hellénique, Zagreus, déchiré par les Titans. 

A la création divine répond ainsi la dé-création humaine, le retour de la partie temporelle au tout éternel et de la multiplicité discursive et bavarde à l’Unité indicible et silencieuse. Tout se passe comme si le Dieu et l’Homme avaient en commun une respiration complémentaire : lorsque l’homme inspire, le Dieu expire, et inversement comme le dit Héraclite (fragment 62, trad. Paul Tannery : « Les immortels sont mortels et les mortels immortels ; la vie des uns est la mort des autres et la mort des uns, la vie des autres »). C’est pourquoi, sans doute, nous qualifions les Mânes de « Dieux », et parlons d’apothéose à propos du destin de certains défunts.

Nous décrivions tantôt cet aspect de la mort à propos des Mystères, dans notre article E comme Ésotérisme, où nous disions que l’initiation consiste à « passer outre soi par le Grand Saut, la Mort ou les Mystères, cette Mort anticipée » en visitant notre propre absence, premier cercle de ce que l’on appelle communément les Enfers, qui portent d’ailleurs le même nom que la Divinité qui y réside et qui préside à la Mort : Hadès le Grec et Orcus le Latin…C’est comme si ces Dieux nous mangeaient, comme si nous étions digérés et intégrés par eux au métabolisme du Temps : Hadès nous convie à sa table pour partager avec lui notre propre chair. 

Car ce Dieu-là est aussi un lieu…Et pourtant, si les bouches des Enfers sont si nombreuses à s’ouvrir dans notre topographie quotidienne, les champs du Monde d’en-Dessous ne relèvent pas de la cartographie ordinaire ; et d’ailleurs, qu’on ne compte pas sur nous pour tenter d’en établir le énième cadastre : depuis la nuit des temps, des armées de géographes et de mythographes s’y sont essayées en vain, car jamais les espaces recensés ne coïncident et les contours en sont pour toujours désespérément flous :

Des fleuves des Enfers
Le cours n’est pas connu.
Mais leurs noms au contraire
Aux hommes est parvenu ;
Leur source est Océan
Au cours infatigable ;
Tous vont au Répugnant,
Vers le Styx effroyable.
Tous les quatre ont des eaux
Aux qualités funestes
Qui des défunts molestent
Les lamentables os.
Le Cocyte charrie
Les chagrins et les pleurs,
L’Achéron quant à lui
N’est qu’un flot de douleur,
Le Pyriphlégéton
Roule ses flots de feu
Et le Léthé, dit-on
Est un flot oublieux.
Et tous vont se jeter
Dans un commun égout,
Lamentable marais de pus et de dégoût :
Le Styx, courant obscur
Qui ne reflète rien,
Pas même la figure
D’un misérable chien ;
Miroir au tain funeste
Et que les Dieux détestent…

En tout cas, nous, Païens, n’échappons pas, une fois morts, à cette fameuse descente aux Enfers qu’on appelle catabase et que quelques rares Héros connurent de leur vivant. Thésée en a fait l’expérience de son vivant : Les Enfers sont ces viscères cosmiques, ce nœud coulant palpitant ou circule une existence angoissée parce que partielle et étrangère à elle-même, confrontée à son ombre propre, sous la forme du Minotaure

Qui plus est, contrairement aux Monothéistes, et conformément à notre théologie Polythéiste, nos Enfers à nous sont pluriels : ils recèlent de nombreuses contrées dont certaines sont la destination des âmes d’élite, d’autres au contraire des pires scélérats, et dont beaucoup abritent tout simplement les âmes désincarnées sans critères moraux particuliers.

Ce souci géographique qui semble caractériser les au-delà Païens (car les Égyptiens, les Celtes et Germains n’étaient pas en reste sur les Grecs et les Romains sur ce point) nous a valu comme il se doit les railleries des tenants du Dieu unique, qui furent prompts à y voir la marque infamante de la superstition, du moins lorsqu’ils eurent perdu la mémoire des admirables pages de Dante Alighieri, où celui-ci effectue un voyage dans les cercles infernauxguidé par l’illustre Virgile…En tout cas, la question de l’espace est bel et bien cruciale dans notre réflexion sur l’au-delà.

Cela s’explique par le caractère d’inversion brutale que prend pour chaque vivant le décès. On peut comparer en effet la Mort à une ablation totale du corps. Or, si pour beaucoup de Païens la dissolution corporelle coïncide avec l’effacement définitif de la conscience et la disparition corrélative de l’âme, pour de nombreuses écoles, au contraire, la persistance de l’âme est un fait incontestable : « corps en terre, âme en éther, esprit éternel » est un adage qui réunit à la fois les Platoniciens, les Orphiques, les Pythagoriciens et les Hermétistes

Or, notre corps est le médiateur de notre existence spatiale. Une fois celui-ci disparu, la plupart des âmes ressentent tout naturellement (surtout si elles n’y ont pas été préparées), une situation de panique indicible et d’angoissante désorientation

Ne comprenant pas ce qui leur arrive, elles cherchent compulsivement à compenser cette perte par des réflexes où elles s’« agrippent » à toute matière disponible comme à une bouée, car elles sont en proie à un sentiment de noyade. D’où, si l’on ne prend pas les précautions qui s’imposent, les phénomènes plus ou moins dangereux de hantise qui peuvent suivre le décès. 

La tombe et les rites funéraires sont institués à cet effet : le monument à la mémoire du défunt n’est autre, en fait, qu’un corps de substitution, une sorte de bouée qui empêche l’âme de se « noyer » et d’évoluer vers des formes nuisibles pour elle et pour autrui.

Le monument funéraire a pour effet de fixer les parties inférieures de l’âme désincarnée, celles par lesquelles elle était pour ainsi dire « arrimée » à son corps charnel, et qui restent attachées à la sépulture comme des lambeaux de souffle, des haillons psychiques appelés à se dissoudre avec le temps, si toutefois le transit létal se déroule normalement. D’où le soin méticuleux que les Anciens portaient aux rites funéraires, considérés comme fondamentaux pour la piété, et dont l’oubli était perçu comme une source majeure de catastrophes. Nous ne pouvons, pour notre part, nous empêcher de penser que certaines pathologies collectives de la modernité (ces « maux du siècle » que sont, par exemple, les états dépressifs et suicidaires) trouvent en partie leur origine dans la négligence dont nos sociétés modernes se rendent coupable envers les Morts et les Ancêtres.

Érigée, en quelque sorte, comme un tekmôr, un repère (c’est aussi un des sens du mot bouée) pour rassurer le défunt, la tombe lui permet de stabiliser son état et d’entamer son transit létal (Fig.1), qui est comparable à une traversée de la matière. De même que la sépulture joue un grand rôle dans le travail de deuil des vivants, elle aide le mort à se détacher du monde corporel et joue pour lui le rôle d’une borne de départ.

 
Le voyage transmortel commence par un renversement radical de perspective : si, durant la vie, le corps est perçu comme le « support » de l’âme, le premier étant extérieur et la seconde, intérieure, la mort intériorise le corps et extériorise l’âme, et l’âme « porte » désormais la charge corporelle. Tout se passe en effet comme si, lorsqu’un vivant passe à l’astre, il se retirait, se rétractait à l’intérieur de lui-même. La silhouette intime qui animait jusque-là notre masse corporelle, et que les Grecs appelaient kolossos, se trouve évoluer désormais dans un paysage qui est en réalité son propre paysage intérieur, celui de son âme. Ce voyage est redoutable, car il est transformant.

C’est pourquoi, si tous les défunts descendent aux enfers, chacun descend dans un enfer différent de celui des autres. Désormais, lorsqu’il passe par devers soi, c’est dans une topographie psychique que chaque trépassé évoluera en quête de sa juste place, celle que son âme désire, consciemment ou non. Car dans une telle géographie, les notions de distance, de vitesse et de locomotion dépendent du désir et d’autres facultés de l’âme, parmi lesquelles la mémoire joue un rôle déterminant, comme le montrent les Lamelles d’Or d’Orphée (Pharsale : « 4- Plus loin, tu trouveras l’eau froide- psuchròn – qui coule 5- Du Lac de Mnémosyne ; au-dessus d’elle se tiennent des gardes… »).

Car le deuxième fléau qui frappe le défunt après la panique liée à son décès est l’extinction de la conscience et, en premier lieu, de la mémoire qu’il a de lui-même. Une fois l’individualité détruite et l’égo évanoui, en effet, la personnalité n’est pas pour autant advenue dans toute sa splendeur et dans l’intégralité de sa puissance. Le défunt, qui a comme régressé dans une sorte d’animalité comparable à celle d’un embryon, est alors extrêmement vulnérable ; il peut être comparé à ces crustacés qui, lorsqu’ils muent, cachent la mollesse de leur corps sous les pierres du ruisseau. 

Dans cette première zone de l’envers de soi, que les Égyptiens nommaient amenti, et qui nous rappelle irrésistiblement un état a-mental, le défunt doit d’abord se retrouver lui-même, faire acte de mémoire ou, en d’autres termes, avoir remembrance de sa propre existence, se rappeler à l’ordre en se recueillant. A ce stade, le secours des rituels et de la culture initiatique acquise durant la vie sont primordiaux. 

D’où l’importance des livres que nous donnons comme viatique aux défunts, et des rites où nous les accompagnons dans leur périlleux périple, rites où notre souffle sonore soutient comme en écho leur souffle éteint qui murmure les formules funéraires dans le secret de la tombe. Le « Livre de la Sortie au Jour » des Égyptiens n’a d’autre but que celui-là, et le Lac de Mémoire que mentionne nos Lamelles doit étancher la soif du trépassé, une soif qui n’est pas de ce monde, mais qui est la soif de soi-même (Pharsale : 9- Mon nom est Astérios, je brûle de soif : donnez-moi donc 10- à boire de cette source).

Se souvenir des défunts est donc primordial et relève de la plus élémentaire piété, car ceux-ci, dans l’état d’extrême faiblesse où ils se trouvent, ont beaucoup de mal à agir pour eux-mêmes, et le concours des vivants leur est donc d’un précieux secours. Sans ce secours, la transhumance posthume est beaucoup plus pénible, et surtout, beaucoup plus aléatoire, dans l’immensité des méandres et la complexité extrême des contrées souterraines. 

Or, les âmes désincarnées sont sujettes à des métamorphoses nombreuses et variées, dont les causes dépendent de beaucoup de paramètres, parmi lesquelles on trouve les actes accomplis durant la vie, mais aussi les connaissances mystiques (Lamelle de Phères : « […] Entre dans la Prairie Sacrée. Car l’initié n’a plus de peine à purger »), rituelles, et le soutien apporté par les vifs.

 Désarticulé par le choc du Trépas (cet effrayant maillet qu’on voit aux mains du Sucellus (Fig.2) Gaulois ou du Charun (Fig.3) Etrusque), l’être du défunt est comme décomposé en quatre instances animales, correspondant symboliquement aux quatre éléments et au temps de la décomposition du corps (Fig. 4). Il faudra au défunt réunir ces quatre entités errantes et restaurer ainsi son unité, symbolisée par Psyché, le Papillon de l’Âme, dont le regard désormais recouvré lui permettra de prendre son envol au-dessus des mornes régions Achérontiques où végètent les nouveaux décédés, et d’accéder ainsi à de nouveaux espaces, notamment à la prairie où se tiennent Minos, Eaque et Rhadamanthe préposés au Jugement des âmes.

Fig.2 : Sucellus



Fig. 3 : Charun



Fig. 4 : Les Quatre Orients de l'Au-delà
 
C’est ce « jugement » qui déterminera le tour que prendront ensuite les métamorphoses psychiques, et qui assignera aux âmes le destin qui leur correspond, ainsi que le lieu qui leur convient. Bien évidemment, ce « jugement » n’est pas à prendre à la lettre : il est l’expression mythique d’une krisis, c’est-à-dire d’un épisode critique de l’âme où celle-ci quitte un état premier caractérisé par une certaine stabilité provisoire pour évoluer, selon des tendances qui lui sont inhérentes, vers des états ultérieurs plus stables et plus durables.

Ainsi, l’état manial, qui est le premier, n’est-il pas définitif, mais appelé à évoluer après une durée variable vers l’état de Lase, c’est-à-dire l’état harmonieux d’une âme « justifiée », apaisée, en harmonie avec elle-même. C’est une telle âme qui fut qualifiée par les Égyptiens de « juste de voix ». Les Étrusques, quant à eux, symbolisèrent cette phase par une espèce de mariage mystique avec une femme ailée, sorte de Victoire (Fig 5) personnelle comparable à la Valkyrie Nordique ou à la Daêna Iranienne. On est là dans la phase de naissance de l’Identité éternelle, où la Personne commence à émerger sur les décombres de l’individu.

Fig. 5 : Lase
 
Forte de ses noces victoriales, l’âme justifiée cheminera désormais vers un destin glorieux, qui la conduira d’abord à réaliser en elle l’intégralité de la condition humaine dans une centralité héroïque (symbolisée par un séjour paradisiaque dans les Champs Elyséens). Puis, par l’anamorphose où son destin se confondra désormais avec Osiris, le Premier Mort (Premier des Occidentaux, disent les Egyptiens), l’âme assistera au redressement de son être. Sa stature se confondra désormais avec l’axe du Monde, et son être, qui n’est plus localisé nulle part, étendra ses dimensions à la taille même de l’Univers : c’est la phase d’immensification, où toute partialité à désormais disparu de l’âme devenue total, concentrique à l’Âme du Monde.

Un tel être est devenu Divin, et entre tout naturellement dans la société de ses pairs. Dieu par adoption et par destin, le défunt retrouve ses Parents, Dieux par nature et par essence. Il est appelé désormais à régner sur le monde avec eux, en une bienheureuse éternité où sa radiance lui tient lieu d’action et de providence. Ce sont ces défunts glorieux, sans doute, que Platon et Hésiode regardaient comme les Chrysanthropes, ces bons démons de l’âge d’Or à qui Zeus a assigné la garde des humains, et que les Égyptiens appelaient Imakhou, les Esprits immaculés, ces imagos exemplaires de l’insecte humain.

Mais il advient parfois que le parcours posthume, plein d’embûches, ne se déroule pas comme il le devrait. Dans ce cas, l’état manial évolue vers une première forme pathologique appelé Larve, qui correspond à une pérennisation de la hantise par attachement aux couches inférieures du Cosmos. Ces Larves sont des âmes en détresse en quête d’un surcroît d’existence et de chaleur pour combler le vide intérieur qu’elles ressentent en permanence, car elles n’ont pas surmonté la dissolution de leur corps. Cet état larval est à l’origine de la plupart des phénomènes de hantise, mais aussi de phénomènes bénins de possession. Il est à noter que les Larves sont elles-mêmes extrêmement vulnérables et facilement parasitées par les Cacodémons dont nous parlions à la lettre K comme Korrigan de notre abécédaire.

Lorsque ce parasitisme dépasse un certain seuil, il déclenche une nouvelle et terrible métamorphose, la métamorphose lémuriale qui, comme son nom l’indique, transforme l’âme Larvale en Lémur, c’est-à-dire en un spectre prédateur et excessivement agressif. Le Lémur en effet devient l’instrument des Démons nuisibles, qui se servent de lui pour sucer l’être des vivant et le dévoyer à leur profit. Extrêmement redoutés par nos Ancêtres, ils ont fait l’objet, dans les Fastes Romains, d’une triple cérémonie annuelle de conjuration placée au début du mois de mai et appelée Lémuriales. Les Grecs, au demeurant, procèdent aussi à cet exorcisme annuel en février lors des Anthéstéries

A propos des formes les plus funestes du destin post-mortem se pose la question de l’éternité des « peines » infernales. L’être de l’âme étant en effet d’origine divine, il ne peut être détruit ; mais, réciproquement, on ne saurait concevoir qu’il soit relégué éternellement dans des modes inférieurs d’existence. Ni les Anciens, ni les Mythes n’étaient unanimes à ce sujet. Prométhée, par exemple, fut délivré par Héraclès avec la permission de Zeus. L’âme rationnelle répugne en effet à considérer une rupture d’harmonie comme devant être éternelle.

Cependant, certains Mythes décrivent les peines des « Grands Scélérats » comme Sisyphe ou Tantale, comme ne devant pas connaître de fin. Dans le Tartare, tanière des Ténèbres et partie la plus obscure du Cosmos, les plus grands criminels sont comme enfermés à l’envers d’eux-mêmes. Le Gouffre où ils souffrent est considéré comme une infrangible prison, un piège absolu dont on ne saurait s’échapper…Peut-être est-ce une image signifiant que l’ « Enfer » consiste en réalité à être enfermé dans cette vie-même, et à la revivre indéfiniment, comme l’atroce bégaiement d’un verbe dément, toujours démenti, orphelin de tout sens. 

Peut-être cette funeste éventualité doit-elle être envisagée à la lumière de la distinction de plusieurs temporalités rapportées au plan d’existence adéquat : la félicité de l’Union Divine seule méritant le qualificatif d’éternelle, c’est-à-dire d’infinie, alors que les châtiments sont, eux, du domaine de l’indéfini et du temps sempiternel de la perpétuité. C’est l’illusion même de l’éternité qui maintient le criminel dans ses peines : L’enfer me ment…en me disant que j’y suis condamné pour l’éternité.

Mais cette évolution des âmes perverses, dans des sociétés traditionnelles soucieuses d’entretenir des relations justes et équilibrées avec l’Invisible, reste heureusement exceptionnelle. Dans la majorité des cas, l’âme désincarnée se trouve au milieu de sa période d’oscillation (cf. I comme Intellect), et, après un séjour d’une longueur variable dans l’au-delà où elle procède d’instinct à certaines mises au point relatives à son équilibre interne (et que les Anciens appelaient « châtiments » ou « récompenses », suivant que ces réglages étaient douloureux ou joyeux), l’âme finit par éprouver le besoin d’émettre une nouvelle apophyse corporelle, comme un pied pour cheminer de nouveau sur les chemins du devenir.

On a alors coutume de dire qu’elle se « réincarne », quoique ce mot ne rendent pas compte de manière satisfaisante, à notre sens, de la réalité. De plus, ce terme évoque une réalité systématique, comme elle semble l’être dans les religions asiatiques comme l’Hindouisme ou le Bouddhisme. Il est vrai cependant que plusieurs écoles de sagesse occidentale n’excluent pas la pluralité des existences possibles dans le monde corporel : c’est le cas de l’Orphisme, du Pythagorisme et, dans une large mesure, du Platonisme qui en est l’héritier. 

Platon, en effet, nous fait une description précise du processus de réincarnation dans le Mythe d’Er le Pamphylien (République, livre X) …On y voit les âmes destinées à retourner dans un corps terrestre, s’approchent du Léthé et, éprouvant là une soif inextinguible, ne pouvant s’empêcher d’en boire les eaux, oubliant alors dans l’instant leurs faits et gestes antérieurs. C’est là une manière mythique, et par conséquent tout à fait légitime, de rendre compte d’un processus très complexe.

Ce qu’on a coutume d’appeler « âme » désigne en fait une réalité plurielle s’étendant sur un intervalle ontologique allant de la corporéité matérielle à la simplicité absolue de l’Intellect. On peut, pour comprendre cette réalité, la comparer à un cumulonimbus. A très haute altitude, ce dernier est constitué de cristaux de glace formant une sorte d’enclume blanche, alors qu’au voisinage de la terre, sa base sombre est faite de gouttelettes d’eau. Dans l’ensemble de sa considérable hauteur, le nuage est le siège de nombreux phénomènes physiques, causes de mouvements variés et complexes (courants ascendants, descendants, arcs électriques, etc.)

Dans certains cas, le nuage émet des précipitations plus ou moins importantes ainsi que des arcs électriques en direction du sol appelés « foudres ». Ainsi, l’âme à son niveau le plus "bas", c’est à dire le plus proche de la matière, a-t-elle la faculté d'agir plus ou moins efficacement sur cette dernière, en émettant une sorte de pseudopode que nous avons coutume d'appeler "corps", et qui a pour caractéristique d'être caduc, comme la feuille d'un arbre d'une essence décidue. 

Il existe probablement dans l'âme un organe somatogène, une sorte de matrice qui contient un ou plusieurs schèmes corporels et qui, dans certaines circonstances, "produit" un ou plusieurs corps en captant les flux matériel du monde dans lequel nous vivons (cf. notre article I comme Intellect). C'est pourquoi, au terme de "réincarnation", nous préférerons celui de "palensarcose" (grec palin : "de nouveau" + sarkos "chair") qui signifie que l'âme produit à nouveau de la chair. 

En définitive, l’âme se comporte un peu comme un escargot, qui vit dans sa coquille à l'abri de son opercule quand les conditions extérieures lui sont défavorables (sécheresse), et qui sort son pied en émettant de la bave pour avancer lorsque l'humidité ambiante le lui permet. Ainsi le corps serait un genre de psychopode (pied d’âme) …

Et cette comparaison illustre aussi le fait que la palensarcose n’a rien de systématique : elle est une réponse que l’âme donne, à certains moments de sa perpétuelle oscillation ontologique, à certaines circonstances, nécessitant ou non la formation d’un corps matériel caduc. L’âme pourrait encore, à cet égard, être comparé à une sorte de rhizome.  La palensarcose n’est que l’expression possible d’une faculté de l’âme nature, dans sa familiarité avec la partie matérielle du monde : c’est une sorte de saison de fructification, qui marque une phase donnée de l’orbe existentiel que tout âme parcourt, tel un astre, avec ses périodes de manifestation et ses périodes d’éclipse, ses apogées et ses hypogées…

Dès lors, nous pouvons appeler « Mort » toute interruption d’un processus ontologique, soit pour le réinitialiser sur le même plan d’existence, soit pour le transposer sur un plan différent. C’est pourquoi les Dieux eux-mêmes meurent, au grand scandale des Monothéistes qui, d’un côté, dénonce une contradiction théologique insoutenable, mais, de l’autre, n’hésitent pas à faire eux-mêmes mourir leur Dieu hybride dans des conditions atroces…

Les Dieux (du moins certains d’entre eux : ceux du moins dont le Destin propre le réclame) meurent en effet d’une mort divine, c’est-à-dire une mort non accidentelle, mais essentielle et nécessaire. Car cette mort est constitutive de leur être même : cette mort est leur vie même. Elle est, de plus, réversible, car elle se déroule dans le temps du Mythe, qui, comme nous le savons, est un temps cyclique. Les Dieux meurent comme l’ours hiberne, comme le cerf perd ses bois, ou comme le hêtre perd son feuillage en automne.

Les Dieux meurent également, d’une autre manière, lorsque cesse le rituel qui les concerne : en effet, ils cessent alors d’être présents à ce monde d’extériorité et se retirent dans leur intériorité spirituelle. Ils sont alors comme absents à ce monde, retirés dans l’éternité de leurs Mythes et figés dans leur image cultuelle comme en un sarcophage, ou un « kolossos » (cf. supra), cette image funéraire par laquelle les Grecs rendaient présent celui qui était absent, désormais ombre parmi les ombres.

Car les Dieux, d’une certaine manière, sont morts de toute éternité : les temples sont leurs mausolées et les autels, leurs tombes, où ils dorment dans le secret inviolable de la pierre. Ce que nous appelons « Mort » n’est donc, finalement, que le rideau d’inconnaissance qui sépare deux plans différents de l’être. Certains passent librement à travers ce rideau (qui est un rideau miroitant, un peu comme le cascade à travers laquelle passe Tintin dans Le Temple du Soleil) en gardant conscience de tous les lieux qu’ils traversent ; d’autre y passent contraints et forcés et perdent la conscience de leurs conditions antérieures, saucissonnant ainsi leur acte d’exister en épisodes décousus et sans aucun lien entre eux. Les premiers sont désormais sujets de la Providence quand les seconds le sont de la Fatalité.

C’est là la différence fondamentale entre la profane et l’initié : l’initiation étant une technique de mort expérimentale destinée à permettre au récipiendaire de vivre d’une vie totale en intégrant la mort comme un temps de liaison et d’articulation entre différents aspects de son être. C’est la réalisation concrète par l’Homme de son immortalité, qui est quelque peu différente de celle des Dieux, la vie de l’homme étant intermittente, tandis que celle des Dieux est continue, quoique les Dieux, Homme et Dieux, soient des êtres sempervivants, et, à ce titre, ontologiquement parents.

C’est là sans doute la raison pour laquelle les Druides enseignaient, dit-on, que « la Mort n’est que le milieu d’une longue vie » (Lucain, Pharsale, chant I). Et cet enseignement, nous l’avons fait nôtre.



mardi 1 août 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
L comme Logos, Mythos, Légendes et Livres.

« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers. »
                Charles Baudelaire Correspondance (Les Fleurs du Mal, 1857)

Comme nous l’avons vu précédemment, la différence majeure entre monothéisme et polythéisme ne réside pas seulement dans le nombre de divinités invoquées, mais en beaucoup d’autres critères. Parmi ceux-ci, le rapport au Verbe et à la Révélation est sans doute un des plus importants.

En Histoire des Religions a longtemps prévalu la distinction entre religion révélées et religions sans révélation. Les monothéistes abrahamiques ont eux-mêmes pris l’habitude, depuis longtemps, de se caractériser comme les « Religions du Livre », par opposition aux religions qualifiées avec une certaine condescendance de « naturelles », sortes de préfigurations touchantes et naïves de la vérité unique et définitive apportée par la révélation : celle de la Torah pour les Juifs, du Coran pour les Musulmans, avènement du Verbe incarné pour les Chrétiens.

Aujourd’hui, les néo-païens européens ont tendance à reprendre à leur compte cette distinction, non sans raison pour l’essentiel, mais non sans simplification, cependant : si l’on excepte les grands polythéismes asiatiques comme l’Hindouisme, dont le critère d’appartenance principal est la reconnaissance de l’autorité védique, on peut relever en Europe de nombreuses exceptions à la règle qui veut que nos religions se passent de livres et de révélations.

S’il est vrai que l’autorité druidique se fondait en grande partie sur le refus de l’écriture, la plupart de nos Traditions, cependant, s’appuient sur l’existence d’un ou plusieurs écrits sacrés qui, quoiqu’ils ne soient pas l’unique source de connaissance de la volonté divine, en représentent pourtant une part non négligeable. 

Outre les Égyptiens, qui furent sans doute les fondateurs du genre, les Étrusques disposaient de nombreux livres dans leur exploration inquiète et minutieuse des mystères de l’au-delà : Livres Fulguraux pour déchiffrer les foudres, Livres Achérontiques pour comprendre l’après vie ; révélations de la nymphe Vegoé ou du prophète Tagès, enfant au cheveux blancs sorti inopinément d’un sillon. La plupart de ces livres se sont d’ailleurs perdus, ou nous sont parvenus par le filtre de leurs héritiers, les Romains.

On peut citer pour ces derniers les Livres Sibyllins, ainsi, pour les Grecs, que les nombreux Livres Orphiques (dont les célèbres Lamelles d’Or), les Vers d’Or de Pythagore et les très énigmatiques Oracles Chaldaïques, que nous avons l’habitude de citer dans nos articles. Les peuples du Nord ne sont pas en reste, avec les textes des Eddas, et notamment le Havamal, de nos jours comme jadis abondamment cité et commenté par les tenants actuels de l’Odinisme ou de l’Asatru.

Les livres sacrés sont donc loin d’être absents des religions Païennes ou Néo-païennes

La différence fondamentale entre monothéisme et polythéisme ne réside donc pas, là encore, dans le fait d’avoir un Livre ou de n’en avoir point ; et on peut difficilement dire des Religions Aînées qu’elles soient dépourvues de révélation…En fait, tout réside dans la pluralité ou non desdits livres, dans leur statut au sein du système religieux, et surtout dans le rapport entretenu par l’âme avec la révélation… Ainsi, il serait peut-être plus pertinent de distinguer des religions à révélation libres et plurielles (pluritextuelles et polysémiques) et des religions à révélation contrainte et fixe (unitextuelles et monosémiques). Et, pourquoi pas, d’inverser le discours dominant en distinguant les religions des Archétypes éternellement créateurs de sens des superstitions idolâtres du Livre unique…

Mais plutôt que de se confiner en opposition stériles, examinons de plus près quel est, pour les Païens, la relation au Verbe et à la Révélation. Et, pour commencer, pourquoi une Révélation est-elle si nécessaire ?

Plus que nécessaire, la Révélation est tout simplement inhérente à l’Être. Tout ce qui peut être connu, nous compris, est, par construction, révélé. Ainsi la conscience est-elle la révélation de l’Être à lui-même. Mais l’Être, nous l’avons déjà affirmé, n’est pas premier : il y a avant lui quelque chose qui le dépasse, car tout ce qui admet un contraire (ici le Non-être) admet nécessairement un troisième terme antérieur qui les comprend tous les deux. Et cette instance, qui se situe pour nous au-delà de l’Être, dépasse par conséquent la pensée qui est son premier acte.

Aussi ce terme suprême ne peut-il être nommé que par défaut : il réside au-delà du Verbe et est antérieur à toute Révélation, car toute tentative pour le nommer doit fatalement rencontrer l’échec. Par défaut, on tentera de le nommer « Un », mais sans qu’il soit opposé au multiple, « Bien » sans qu’il soit pour autant le contraire du mal, ou « suressence ». La seule approche possible, dans cette série de négations qu’on appelle en théologie « voie apophatique », est le paradoxe, par lequel on se trompe le moins. On peut ainsi, sans trop d’impiété, parler de brillante ténèbre ou de bruyant silence

Donc, pas d’Être sans Révélation, et par conséquent, sans cette dernière, nous n’existerions absolument pas, pas plus d’ailleurs que l’univers qui nous contient. Car l’univers est d’abord un univerbe, et le monde, un sermonde. Tout est tissé de langage, tout est issu du Logos. Rien qui ne soit caractère, pas un être qui ne soit lettre, c’est-à-dire mèche porteuse de la flamme du sens. Le langage dont ce texte est lui-même tissé n’en est qu’une infime parcelle. Mais ne doutons pas que le tisserand lui-même soit un discours produisant un discours sur le discours…Tout parle, tout bruisse et bavarde et ce monde est une gigantesque rumeur

Cacophonie me direz-vous. Question de point de vue, bien sûr. Mais si c’était le cas, il ne serait pas pertinent de nommer le monde Cosmos, et si la cacophonie existe bien dans certains de ses replis partiels, elle ne saurait exister dans la bienheureuse unité du Tout, qui est une harmonie parfaite, exprimée, nous l’enseigne Pythagore, par la Musique des Sphères. Ainsi, évoquer à son sujet la cacophonie relève de l’impiété la plus élémentaire, celle du bavardage et de la partialité ; et l’accusation se retourne d’elle-même contre son auteur.

Lorsque l’Être se manifeste, il le fait sur le mode du jaillissement hors de l’ineffable, du Silence Suressentiel. Le Verbe et l’Être ont donc inévitablement partie liée, tout en étant distincts dès le départ.  Le Verbe, en effet, apparaît comme une propriété primordiale et fondamentale de l’Être, dans la mesure où ce dernier se manifeste comme vie, mouvement et Intellect. Il décrit autour de son ineffable origine un mouvement circulaire de contemplation et, dans ce mouvement qui tente en vain de cerner cette origine, de la circonscrire, il se récite lui-même, se déclame et se décline en stations modales qui sont autant de tentatives de saisie de cette réalité insaisissable.

Ainsi, la Monade se modalise en une pluralité d’expressions qui sont autant de mondes distincts : elle devient une roue dont les rayons multiples appuient tour à tour son moyeu sur le sol du chemin ; un seul à la fois, mais pourtant tous unis alternativement dans l’effort. Car la nécessaire pluralité des rayons ou des stations existentielles que l’Être décline autour du moyeu mystérieux de son origine n’est pas une pluralité indéfinie et linéaire, mais une pluralité circulaire dont l’infinité est interne et fractale : en d’autres termes, un plérôme, le plérôme du sens.

Nous tenons là l’origine même du Logos, cet orifice orant, ouvert sur le Silence de l’Absolu dont il est l’humble secrétaire. Ce Verbe Primordial est, au point précis de sa naissance, ce « oh ! » de surprise qui se cueille lui-même dans l’émerveillement d’être (o), et qui se prolonge dans le soupir d’aise de l’existence (h). Car en se surprenant ainsi, l’Être, qui s’est rencontré lui-même en cherchant l’impossible, ne fait rien moins que créer les mondes en proférant l’Universet de sa présence. 

C’est le premier acte poétiquePoème et Poète s’engendrent l’un l’autre en se récitant mutuellement dans l’éclosion première de la Parole, le Pampoème. C’est aussi le première acte de pensée, le première acte noétique, ou Dieu, en se pensant lui-même, pense simultanément l’univers dans une pronoïa qui est une pannoïa ; et c’est, littéralement, la connaissance de Dieu et du Monde dans le Verbe.

Dans le grand poème de l’univers
Certes je ne suis qu’un unique vers,
Mais vers écrit par une lettre unique.
De l’être muet, le verbe est tunique,
Et les phénomènes sont ses phonèmes,
Lettres d’existence : la conscience même.

Mais n’allons pas ici imaginer ce Verbe comme un quelconque laïus, un discours de préfet : cette Parole-là est la Parole suprême, et en son mouvement ponctuel et subtil sont contenus simultanément tous les motifs et tous les mots, toute intention et toute intonation, tous les livres et toutes les lèvres. Et les Hindous, comme toujours, en ont eu la géniale intuitions avec la fameuse syllabe OM, le mantra suprême, dont la fécondité infinie concentre en lui-même toute spéculation en tant qu’il est le Brahman sonore.

Nous sommes là, bien évidemment, à la racine de l’être, au sommet du monde Intelligible. C’est au pôle de ce monde en effet que ce déploie la Parole, corolle de l’être. En chaque monde qu’elle tisse et qu’elle emplit de sa fragrance sémantique, la Parole connaît un mode de manifestation différent, tendant à une différentiation croissante corrélativement à une efficacité décroissante.

Mais elle garde toujours en elle-même cette structure florale d'origine, ou ce schéma de roue qu’elle avait dès le départ : elle décline en son orbe ses pétales comme autant de miroirs destinés à cerner l’encre obscure du ciel suressentiel auquel elle est éperdument ouverte. Chaque pétale sera un phonème, un caractère, un symbole ou un mythème, qu’importe : elle poursuit infatigablement sa ronde universelle autour de l’objet de son unique amour, se perdant à chaque instant et se retrouvant au même instant, toujours la même et toujours une autre en sa quête infinie.

Lorsqu’elle éclot, tangente au Grand Mystère, à l’extrême pointe de l’Intelligible, la Parole peut être qualifiée de suprême. De fait, elle n’a pas grand-chose à voir avec le baratin que nous appelons abusivement parole. Elle est, là-bas, la Devise Indivise. Cette parole-là n’est pas foncièrement distincte de ce qu’elle désigne : elle en est pour ainsi dire le corps sonore. Elle n’est donc pas discursive et ne se déploie pas dans une quelconque durée : c’est une parole immobile, sans mots ; une parole muette, non proférée, une parole radicale, instantanée, fulgurante

Elle est, à ce titre, souveraine, et surgit en un jet où l’on ne peut distinguer le mouvement du repos ; c’est pourquoi elle est aussi comparable au ruisseau murmurant. Cette parole-là, celle qui coule de source, est personnifiée par Rhéa, l’épouse de Chronos. Et son cours la conduit jusqu’au nombril de notre monde, dans la fontaine de Castalie.

Si le langage est inextricablement lié au temps, ici la Parole est éternelle, ponctuelle. L’éternité, au sens strict, n’est pas en effet une durée sans arrêt : elle est l’équivalent temporel du point dans l’ordre spatial. Elle réside dans l’instant sans dimension, écartelé entre les deux néants du passé et de l’avenir, grain d’être pur dont nous n’arrivons pas à soutenir l’éclat. Mais le Verbe ne peut se maintenir dans cette immobilité intemporelle, car il porte en lui la marque de son origine : le désir d’exprimer ce qui ne peut l’être en aucune manière.

Et c’est ce nombril, ce manque originel, cette trace de l’écart, qui poussera inévitablement la parole vers une distinction croissante, vers un discernement toujours plus grand, au prix de la discrimination et de la perte de l’unité originelle. Car la parole doit se contenter d’être « presque, moins » (para) « tout » (holos), et non le Tout lui-même : elle n’est pas l’être, même si elle tend à « coller » à ce dernier. Pour exister, elle doit nécessairement couler au-delà de l’évidence qui lui a donné naissance, qui la fascine et en laquelle elle aspire à se perdre comme en un océan qui serait en même temps sa source. Ainsi, toute parole est une approximation, une intention qui résonne comme une corde ; toute parole est une parole substituée.

« Voilà justement pourquoi votre fille est muette ! » Mais surtout, voilà pourquoi Rhéa servit comme repas à son ogre originel de mari une pierre langée en lieu et place de son fils Zeus. Nous avons vu précédemment (I comme Intellect) à quel point cette pierre était véritablement le fondement de toute existence en même temps que celui de tout langage : elle constitue une ruse destinée à libérer le contenu de la panse infinie de l’Intellect, sous la forme d’un grain de non-sens introduit dans la mécanique implacable de l’évidence, d’une énigme destinée à désamorcer la béate omniscience de la tautologie intelligible. Cette question impertinente ouvre pleinement le champ des possibles, donnant simultanément libre cours à une nouvelle parole et à un nouveau monde.

La Pierre Vomie est donc, symboliquement, le pôle supérieur de la sphère imaginale, où se déploie comme une éclaboussure une nouvelle corolle verbale, celle de la Parole Performative. On a désormais quitté le monde des Formules, celui des Idées, pour entrer dans celui des Formes Archétypes, avant de tomber dans celui des Forces Nécessaires ou la Logos deviendra Loi.

Le monde de la Parole Performative est régi par une forme de temporalité désormais différent de l’éternité. Il s’agit désormais d’une forme de durée réversible et cyclique, où des évènements se distinguent et s’enchaînent les uns les autres, mais sans pour autant disparaître dans un naufrage sans retour ; au contraire, ces évènements sont comparables à des saisons, qui, dans le giron d’un manège immobile dans son éternel retour, se succèdent sans fin. Dans ce monde de l’âme, L’alphabet est à la sphère psychique ce que le Zodiaque est à la sphère céleste. Mais il n’est pas constitué de simples graphèmes phonétiques : ce sont des hiéroglyphes, de véritables noogrammes qui brillent en ce dôme.

Cette récurrence rotative est celle du Mythos, formes de la Parole désormais séparé du Logos : la durée qui lui correspond est celle de la pérennité. Son propos est encore et toujours de rendre compte du Silence Suressentiel, mais cette fois d’une manière différente, par le truchement de la narration et du récit : la Fable est là pour rendre compte de l’ineffable ; le Mythe nous donne des nouvelles de l’éternité. Le langage mobilisé pour ce faire est un langage nécessairement symbolique et souvent énigmatique, dont le ressort principal est l’analogie. La vérité contemplative (implicative) s’oppose à la vérité explicative dont le Logos est le héraut.

Car les mots du Mythe ne sont pas univoques, au grand désespoir des scientistes comme des fondamentalistes et des littéralistes de tout poil. Et ils ne peuvent l’êtreen aucune façon, ni ne le pourrons jamais : prétendre fixer un mythe dans un récit figé une fois pour toutes, comme dans une exégèse définitive et obligatoire, est une absurdité sacrilège, de même nature que capturer un papillon pour le clouer dans une collection poussiéreuse. Le mythe est un organisme vivant et autonome (quoiqu’en connexion implicite avec tous les autres mythes), qui ne délivre son enseignement muet qu’à ceux qui savent l’interroger, et qui, pour commencer, ne se révoltent pas contre la fréquente incongruité de ses propos parfois contradictoires, mais cherchent au contraire à comprendre ce qu’elle veut dire, comme le conseillait déjà le Préfet d’Orient Salloustios (Des Dieux et du Monde III, 6-7).

L’enseignement mythique est un enseignement monstratif et non démonstratif ; sa démarche est initiatique, et non pédagogique comme l'est celle du discours du Logos. Pour tirer bénéfice d’un mythe, il faut que sa récitation rituelle ait trouvé résonance en notre âme et qu’ainsi nous soyons devenus contemporain de ce mythe, acteur parmi ses acteurs. Nous avons vu précédemment que certains mythes favorisaient ce processus anamnésique, particulièrement lorsqu’ils ont trait aux Mystères et à leur célébration (cf. E comme Ésotérisme, K comme Korrigans).

Car la récitation du Mythe est salvatrice, grâce aux vertus de la Performule : La poésie fut et reste le langage de l’Âge d’Or, époque aurorale des langes de la langue. En récitant l’Histoire Sacrée de l’Univers, le Mythe inclut l’homme qui le profère dans sa bienheureuse primordialité, et le re-crée.
Les Dieux aiment ceux qui les racontent : ils protègent les Souvenants, les Jargonautes, dans leur périple sacré de remontée du Fleuve de la Parole (Le Phase).

Cette parole médiane qu’est la parole mythique reste donc pleinement marquée par l’unité intuitive de sa phase précédente : elle est encore unitive et symbolique, et non encore tournée vers la communication et l’utilitarisme technique, mais vers la communion et la contemplation des essences. C’est pourquoi elle est toujours pleinement efficace, et par conséquent performative.

Cette verve-là est celle des Dieux, celle de la magie ; elle n’a rien de conventionnel car, même si signifiant et signifié sont désormais distincts en elle, ils ne sont pas encore séparés, comme ne sont pas encore séparés sa fonction noétique et sa fonction poétique, c’est-à-dire ce qu’on a coutume d’appeler le Logos et le Mythos. Ce divorce-là, celui de l’oraison et de la raison, ne concernera que la dernière phase de la descente du verbe, la phase catalogique de la Séparole ou Vaine Verve, qui a cours dans notre monde schizoïde.

Quant à la Viverve, la « Langue des Oiseaux » qui baigne les mythes de son joyeux jargon, elle se prolonge jusqu’en notre monde corporel en tant que parole rituelle, et nous permet d’y perpétuer la fonction essentielle et originelle du Verbe : relier la réalité à elle-même dans la conscience, ce qui n’est rien d’autre que le rôle de toute religion (relegere pouvant signifier aussi bien relier que recueillir).

Le rite hérite des faits du mythe, le rite étire le mythe jusqu’à notre monde de vacarme pour le bercer de ces charmes. Le rite, c’est la circumambulation dextrogyre du réel qui provoque une dynamique anagogique et qui tresse, comme la Moire qui tord le fil, l’ADN secret du quotidien. Il réitère inlassablement l’éternité, et, par ses étranges comptines appelées carmina il rend l’âme anamnésique. Il permet une herméneutique de l’existence : déceler le Présent Perçant qui transperce le Temps dans l’Instant.

Car sous les limons du quotidien du fleuve du devenir affleure parfois la roche mère de l’éternité ;
Sous le pansement du langage, le mystère transpire : les Dieux sont les noms par lesquels les mortels tentent d’interpeller ce mystère. Il est Saison Éternelle dissimulée sous le cours sempiternel du temps : c’est un printemps, mais un printemps secret où toutes les saisons sont simultanément présentes. Ce printemps-là est aux saisons ce que l’éther est aux éléments, il est au temps ce que le centre (ou l’axe, le pivot) est à l’espace. Ce temps secret, ce temps sacré n’est accessible qu’à celles et ceux qui ont subi la Mythamorphose, par la vertu de l’incantation.

Nous avons vu, dans un article précédent de ce blog (I comme intellect), que toute âme, c’est-à-dire en définitive tout déploiement systématique de l’être dans l’existence, possédait deux hémisphères : l’un, supérieur, est celui de l’âme-sagesse, tournée vers son pôle essentiel ou pôle intellectuel, et l’autre, inférieur, tourné quant à lui vers son pôle substantiel que l’on peut également qualifier de corporel : l’âme-nature.

Le premier hémisphère correspond à un état parfait de l’âme (pour autant qu’une âme puisse être parfaite), c’est-à-dire une sorte d’état cristallin où l’âme reflète en elle, sous la forme d’un réseau, l’ordre parfait de l’Intellect, dans une transparence absolue qui la rend quasi similaire à la lumière. Cet hémisphère psychique en forme de dôme peut être également comparé à un métal porté au blanc de l’incandescence.

L’autre hémisphère, à l’inverse, correspond à l’âme-nature, c’est-à-dire à une sorte de contraction de l’âme sur elle-même, dans une certaine hypnose où elle s’absente partiellement ou totalement d’elle-même suivant le degré de sommeil où elle est plongée. Cet état s’accompagne d’une sorte de concrétion, de solidification des idées : celles-ci y sont en effet comme gelées et se déploient dans l’espace et dans le temps comme des sortes de masses, formant comme un paysage intérieur où le pensant s’est figé en pesant, du moins en partie.

Cette dualité s’observe dans les trois mondes, quoique de manière différente : dans le monde Intelligible, cependant, elle est encore imperceptible. Elle ne se manifeste pleinement que dans le monde Imaginal, qui est par excellence celui de l’âme. Or, le rôle de la parole est d’établir le lien dynamique et nécessaire entre ces deux états de l’âme. En effet, le Logos est l’opérateur spirituel qui permet, dans un sens, d’opérer la décantation des parties les plus subtiles et les plus épaisses de la réalité, en se coagulant en quelque sorte sous forme de loi interne d’information président à la formation des choses.

Dans l’autre sens, à l’inverse, la Parole permet d’effectuer comme la sublimation des masses insignifiantes vers « plus haut sens », en reconduisant chaque chose à sa raison séminale, puis à son état « infinitif » au cœur ponctuel de l’Intellect, calame de l’Inexprimable. Nous sommes là dans le processus d’incantation, qui répond à la décantation comme le Solve répond au Coagula.

Cette opération de réintégration des étants dans l’Être, remontée universelle de la sève des choses, est l’agent principal du nécessaire ré-enchantement du monde : c’est la fonction du Prêtre et du Poète, fonction complémentaire à celle du Démiurge qui établit et dispose les masses et les poutres suivant la Loi fatale, celle de l’Heimarménè, la grande charpente universelle qui fait de ce monde un véritable Cosmos, c’est-à-dire un Tout merveilleusement agencé. Entre les deux, tel le fléau d’une balance minutieusement réglée, le détenteur par excellence de l’épée du Verbe veille à l’équilibre des deux processus : il exerce l’Art Royal par excellence.

Le lecteur aura reconnu en cette structure ternaire et en ces deux voies complémentaires et antagonistes que sont l’incantation et la décantation les deux serpents du Caducée, les Lares du Monde, qui s’entortillent autour de la verge du Grand Hermès, le Seigneur de toute Verve et maître de tout langage. C’est en effet ce Dieu qui, de l’aveu commun, détient les clés universelles de la Parole, et, par conséquent, de l’échange entre valeurs ontologiques équivalentes sur l’agora de l’Univers ou toutes choses sont nommées et caractérisées. 

Bien qu’il ne soit pas le Démiurge, celui qui cause l’univers (« causer » n’est-il pas aussi « parler » ?) et articule les mondes entre eux, il est cependant celui qui en détient les poids et mesures, veille à la bonne circulation des devises, surveille les transactions ontologiques et la juste conversion des monades. Car le Seul (Monos) s’est fait Loi (Nomos) pour proclamer les noms (onoma) par le truchement du Verbe (Logos).

Et c’est par Mercure, le Maître de Tous les Arts, que toutes choses communiquent ou communient. Cette fonction divine est tellement fondamentale qu’elle a toujours été notoire pour tous les peuples : pour les Égyptiens, en effet, Thot est le Saint Proclamateur de la Réalité, le Maître des Mots et par conséquent celui du Temps ; c’est lui qui invente l’écriture sacrée (hiéroglyphique) conjointement au calendrier. Pour les Celtes, le lumineux Lug est Maître de tous les Arts, et pour les Gens du Nord c’est Odin, le Borgne Voyageur toujours en quête de savoir qui, au prix de son propre sacrifice, découvre ces lettres existentielles que sont les runes, rumeurs de l’être écloses au pied de l’Arbre Absolu.

Quant à l’Hermès des Grecs, l’énigmatique jalonneur de chemins, c’est lui qui instaure le premier sacrifice, en une opération exemplaire où le mortel devient immortel et l’immortel, mortel. Dans ce larcin génial, il gagna même sa propre immortalité grâce à ces vaches divines que sont les paroles, et dont il inversa le cours, le jour même de sa naissance (Premier Hymne Homérique à Hermès).

Ainsi le Caducée, comme tout sceptre divin, peut être considéré comme l’axe même de l'univers, image de l’Intellect considéré sous un mode particulier et traversant tous les mondes par la Parole.

Dans notre monde sensible, cependant, celle-ci a atteint son état de dégradation maximale. Elle y manifeste pourtant encore quelque vertu magique en tant que parole oraculaire, c’est-à-dire comme une variante de la parole mythique adaptée aux conditions du quotidien. Toute Mantique peut en effet être lue comme un mythe spontané scrutant les profondeurs du futur, et réciproquement, tout mythe peut être compris comme un oracle des origines.

Et nous touchons, avec la Mantique, à une des spécificité fondamentale des Paganismes. En effet, notre rapport essentiel à la Révélation s’y exprime dans sa différence radicale avec les Monothéismes. Pour ces derniers, la Révélation s’effectue par le canal d’un discours prophétique, inscrit scrupuleusement dans les moindres détails de sa discursivité narrative, et fixé immédiatement dans le marbre comme une vérité éternelle et non susceptible de changement, même si elle admet éventuellement l’exégèse. Cette vérité sur l’Être est donc établie une fois pour toutes, ce qui, au passage, consacre le caractère linéaire et diachronique de la temporalité.

Tout au contraire, le Païen est en perpétuelle interrogation sur les intentions cachées qui tissent la toile évènementielle. Son « Livre » principal n’est autre que l’Univers dans sa totalité, et son interrogation n’est rien d’autre qu’une souple exégèse de ce Livre Cosmique. Nos Traditions nous ont pour cela fourni de nombreuses méthodes herméneutiques, comme la géomancie ou l’astrologie, même si beaucoup d’entre elles ont été perdues comme la science des foudres ou celle du vol des oiseaux. La Mantique est pour nous la Révélation permanente, et les autorités Monothéistes ne s’y sont pas trompées, qui se sont évertuées au cours des siècles à la déraciner sans jamais y parvenir.

La Mantique est possible parce que l’univers même est sémantique (Premier principe du Kybalion : l’univers est mental). Cela autorise donc à scruter les vestiges de l’avenir, à sonder l’humeur du monde et à tenter d’interpréter ses intentions. Pour éclairer nos interprétations, nous disposons de logiciels appelés Mythes, qui nous proposent des situations archétypes à mettre en perspective avec les nôtres, dans l’épopée du quotidien. Les Mythes sont des cas ontologiques exemplaires : ils font jurisprudence cosmique ; la mythologie fonctionne comme une véritable étymologie de l’Être.

Mais les Mythes ne nous imposent jamais leur solution, et personne n’est ni l’auteur, ni le propriétaire d’un Mythe : le Mythe est le logiciel libre de la Révélation. Garantie contre le fanatisme, il ne peut s’interpréter littéralement : il dévoile toujours un étagement du sens, il suggère plutôt qu’il n’assène, il incite à la recherche active plutôt qu’à la réception passive. C’est une révélation mystagogique. La Mantique est comme l’écho du Mythe dans le présent, ce qui le rend opératif, quand le Mythe est le fondement paradigmatique de toute démarche mantique : ainsi, notre monde, en recevant cette pluie sémantique, résonne toujours du clapotis des Origines.

Là encore, les autorités Monothéistes ne purent jamais tolérer une telle liberté, qui remet fondamentalement en cause leur système de parole imposée. Ils durent dénoncer inlassablement nos mythes comme des mensonges et des fictions, utilisant pour cela la méthode perverse d’Évhémère, qui consiste à faire passer les aventures éternelles des Dieux et des Héros pour celle de personnages historiques ayant réellement existé, ce qui est une inversion sacrilège des plans dont ils se rendent coutumiers, mais qui ne tarda pas à se retourner contre eux, comme toute impiété.

Car les Mythes, comme l’écrivait déjà en son temps l’illustre préfet d’Orient, ne se sont jamais produits, mais ils ont toujours lieu (Salloustios, des Dieux et du Monde, III, 18). Les évènements du Mythe ne sont pas ceux d’une quelconque Histoire, mais d’une hiéro-Histoire ; ils n’ont rien de diachronique (la diachronie n’est en eux qu’un leurre) mais ils sont essentiellement synchroniques, comme des constellations symboliques où évoluent des astres divins ou héroïques. Et c’est précisément cette synchronicité qui montre leur parenté fondamentale avec la Mantique. La Parole Imaginale est en effet double : Mythique et Mantique.

Dans le temps réversible des Mythes, les Dieux s’engendrent les uns les autres : il était une fois, Il a toujours été ; Il est encore une fois. Car, en ce temps-là, le Temps n’était ni long ni las : infatigable et fluide, il était comparable à l’Océan qui ceint toute étendue de sa couronne d’écume ; il allait et venait en cadence, revenait sur ses pas et titubait en instants instables. Son ressac berçait encore un monde infantile, hésitant entre être et non être.
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Mais de telles considérations sont étrangères à la pensée linéaire et univoque des Monothéistes, qui, devant le danger manifeste que représentait l’évhémérisme et l’usage d’apprentis sorciers qu’ils en avaient fait, s’appliquèrent désormais à vider la parole mythique de tout contenu et à reléguer la « fable » au rang de charmante historiette décorative et sans conséquence, ne pouvant transmettre, au mieux, qu’ un enseignement moral d’une lamentable mièvrerie : et c’est l’Ovide moralisé (c’est-à-dire castré) du Moyen-Âge. Quant à ceux des mythes qui ne pouvaient entrer dans ce cadre, ils durent, quant à eux, être exterminés, c’est-à-dire présentés comme le résultat monstrueux d’esprits pervers ou malades, ou tout simplement la superstition crasse de primitifs mal dégrossis.

En se laïcisant, le Christianisme a élevé le mythe au rang d’objet scientifique et lui a trouvé une place dans la galerie de l’« évolution » intellectuelle qui mène inévitablement de la « pensée sauvage » enfantine et magique à la pensée rationnelle, adulte et scientifique. Et c’est ainsi que furent séparés Logos et Mythos, qui, à l’origine, n’étaient autres que les deux mains de la Parole, et qu’ils furent opposés dans un de ces dilemmes diaboliques (c’est-à-dire anti-symbolique) que la modernité excelle à nous servir pour nous maintenir sur sa table de Procuste.

Malgré quelques louables efforts pour le faire sortir de son rôle de clown auguste, le Mythos reste encore aujourd’hui le faire valoir du Logos, si l’on se réfère à l’abondant vocabulaire dépréciatif qui le concerne, ou le mythomane côtoie la démythification…Mais qu’attendre désormais de cette Agora désertée par les Dieux, où le langage est devenu une fausse monnaie, et où se réalisent progressivement les prophéties qu’Hermès avait jadis prononcé sur l’Égypte ? (O Égypte, Égypte, il ne restera de tes religions que de vagues récits que la postérité ne croira plus, des mots gravés sur la pierre et racontant ta piété Corpus Hermeticum II, 9 - Asclepios)

Désertant progressivement notre monde, la Parole Sacrée fut d’abord subrepticement remplacée par le vain bavardage qui imposa peu à peu l’ordre des banalités au détriment de celui des merveilles. Les gens cessèrent d’être parlants pour devenir parlés, et l’on vit le fabuleux sommé de se retirer sur ses terres improbables, contrées des demeurés. A ce moment, l’Histoire pris le pas sur le Mythe ; or, L’Histoire est un Mythe infirme, disloqué, sans queue ni tête. C’est un Mythe malade en phase terminale, attendant une mort par sémiorrhagie (perte létale de sens).

Puis, l’insipide le céda peu à peu au fallacieux : la gnose s’étant effacée devant le songe, ce dernier devint l’arrière garde du mensonge : et c’est ainsi que « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Aujourd’hui, le babil innocent fait figure de haute vérité, havre de fraîcheur dans une époque de verbe carnivore et de parole prédatrice, où même la communication s’efface devant la manipulation. Langage en haillons, réduit à ses « éléments », novlangue arachnéenne plongeant toute pensée dans son venin narcotique.

Quelle vie pour le Mythe dans une civilisation historique ?

Quelle vie pour les Dieux dans une civilisation scientifique ? Le Récit qui faisait l’Univers a été remplacé par celui des faits divers : les gens ont les récits qu’ils méritent, et la conspiration cosmique de tous les êtres dans l’aspiration au Bien à désormais cédé le pas devant le complot des cloportes de l’espace contre le mode de vie occidental. Joie ineffable d’une fin des temps qui, c’est logique, n’en finit pas de finir, si l’on en juge par l’accélération de la fréquence des apocalypses…J’en perds mon lutin !

Mais l’âge d’or surgira à l’improviste, au détour d’un temps mort. Que viennent le printemps sacré d’une verve nouvelle ! Que se dissipent les brumes mortifères de la confusion, et que fonde la glace des carcans langagiers ! Qu’Hermès sorte de sa cachette et revienne, héraut divin, proclamer le cours nouveau des valeurs éternelles ! O Seigneur au galurin ailé, toi qui préside au boniment, ne nous laisse pas en mal de mots, et fais-nous encore l’article ! Ainsi, nous penserons à toi en d’autres venelles.

Il est temps désormais, après avoir décolonisé l’espace, de décoloniser le temps : libérons les Mythes ainsi que les Dieux et les Héros qui les peuplent ! Ouvrons les musées où stagnent les Idées sous des siècles de poussière !

Omen sit