mercredi 17 janvier 2018

X


L’Abécédaire du Petit Père Païen

X comme Xénophobie, Identité ; Paganisme et politique.

Je suis Syrien, quoi d’étonnant ? Unique, étranger, est la patrie du monde où nous habitons ; un seul chaos enfanta tous les mortels (Méléagre de Gadara ; projet d’épitaphe)

Le politique et le religieux sont assurément deux domaines de l’activité humaine qui, quoique distincts, ont toujours été très proches. Leur long voisinage dans l’Histoire a rendu leurs relations tantôt fusionnelles, tantôt orageuses. Et si leur équilibre apparaît comme souhaitable, il a pourtant bien rarement été réalisé dans les faits. Notre époque ne nous fait pas, malheureusement, présager leur prochaine harmonie.

Les Néopaganismes, en tant que mouvements religieux, n’échappent pas à ce problème ; mais chez eux, on pourrait s’attendre à ce qu’il se pose en termes différents que dans les Monothéismes. La pluralité des Dieux et des identités religieuses, la traditionnelle traduction mutuelle des panthéons, en effet, pourrait apporter de nouvelles perspectives dans la cohabitation des deux domaines. C’est, en tout cas, le souhait que formule Maurizio Bettini dans son récent et excellent essai Eloge du Polythéisme.

Le caractère polydogmatique des piétés polythéistes permet en théorie aux Païens et Païennes de vivre leur spiritualité indépendamment de toute appartenance idéologique ou politique. De droit, un Païen peut être communiste, social-démocrate, écologiste ou fasciste. Il est vrai que la Démocratie Chrétienne, par construction, peut sembler incompatible avec nos spiritualités, mais rien n’empêche a priori un Païen d’avoir une sensibilité politique du centre droit.

En fait, des études sociologiques ont montré que le microcosme néopaïen est fortement polarisé par deux forces situées, pour l’essentiel, aux deux extrémités de l’échiquier politique général : les uns ont une sensibilité centrée sur l’environnement et sa préservation, tandis que les autres font de la question de l’identité ethnique (et parfois raciale) leur préoccupation essentielle. Ces deux sensibilités, parmi d’autres, nous semblent a priori légitime ; le problème vient du fait qu’elles prennent le pas sur le religieux pour, le plus souvent, l’instrumentaliser et s’en servir comme d’un prétexte à propagande.

Or, cette inversion des rapports normaux entre religieux et politique, ou, pour parler en termes plus traditionnels, entre spirituel et temporel, pose un problème majeur.

Lors de la décomposition des Christianismes dominants aux XVIIIème et XIXème siècle, on a assisté en effet à la multiplication d’idéologies exclusivistes issues du vide spirituel laissé par la soi-disant « Mort de Dieu » proclamée par Nietzsche. Ces descendants radioactifs du Monothéisme, prétendant, comme ce dernier, détenir la vérité intégrale, sont nécessairement comme lui des machines à diviser. Non seulement ils divisent les individus entre eux, mais encore les individus avec eux-mêmes, les enfermant dans une profonde et durable aliénation.

Ces idéologies, elles-mêmes orphelines des principes intemporels ayant désormais déserté le monde, lancent leurs adeptes désorientés à la recherche d’identités factices, parce qu’incomplètes et sans fondement métaphysique. Elles les rendent ainsi impuissants à s’unifier eux-mêmes dans la quête de leur Identité réelle, ultime et parfaite, l’Identité divine et indivise qui nous fonde toutes et tous, étant à la fois le but de notre voie existentielle et cette voie elle-même.

Les idéologies modernes et post-modernes sont à l’humanité ce que les passions sont à chaque humain en particulier : elles nous tyrannisent, dans la mesure où elles absolutisent un secteur de notre être collectif (la « Nation », la « Race », la « Classe », le « Marché », l’appartenance confessionnelle…) aux dépens de la totalité humaine. En tant que réalité partielles prétendant abusivement à cette totalité, elles nous confinent dans l’arbitraire de notre partialité.

Comparables aux Prétendants qui dévorent la maison de Télémaque, chacune de ces doctrines s’affirme, à sa manière, universelle au dépend des autres, empêchant ainsi l’humanité d’exercer sa souveraineté réelle ; chacune, ainsi, procrastine l’Âge d’Or, pour mieux profiter de l’impuissance présente qu’elle contribue à entretenir, de concert avec les autres, qu’elle rêve, pourtant, d’anéantir.

Toutes ces théories postchrétiennes ne sont finalement que les contrefaçons des vertus qu’elles ont tuées, et dont elles se parent pour mieux séduire l’homme et le détourner de son humanité réelle : l’autoritarisme parodie l’autorité, l’identitarisme contrefait l’identité, l’humanitarisme l’humanité, et ainsi de suite. Le totalitarisme, finalement, est à la totalité ce qu’elles toutes sont à la vertu qu’elles singent.

Il est fatal que beaucoup de Païennes et de Païens, malheureusement, subissent l’ascendant plus ou moins fort de ces idéologies, et se détournent, à cause d’elles, de toute spiritualité véritable.

Dans un précédent article, nous avions déjà évoqué les physiolâtres (voir N comme Nature) pour qui la Nature est un absolu indépassable, et l’humanité un ramassis de parasites grouillants qu’il serait juste et bon d’anéantir au plus vite. Les plus virulents d’entre eux, se proclamant « antispécistes », considèrent le vivant comme une masse indifférenciée, portant ainsi à son comble la confusion entre égalité et uniformité, et achevant par là même de ruiner l’idée d’universalité, notion pourtant indispensable pour envisager les relations entre le fait politique et le fait religieux, d’une part, l’ordre naturel et l’ordre spirituel d’autre part. C’est avec les meilleurs sentiments qu’on fait les meilleures tyrannies, et ceux-là ont contribué à porter à son comble la haine de soi.

Or, parmi les innombrables stratagèmes que l’humanité moderne a imaginés pour se fausser compagnie à elle-même, la haine est assurément le meilleur. Et l’identité de chacun d’entre nous en est un des vecteurs les plus efficaces. Si les antispécistes dissolvent l’identité de l'homme dans la grande soupe indifférenciée des animaux, et n’ont de cesse que de nier sa spécificité au non d’une grande fraternité zoolâtrique, les identitaires, à l’inverse, la fragmentent en une multitude de parcelles ethniques ou culturelles, hiérarchisées ou non, dont chacune est seule porteuse de sens et, à ce titre, irréductible à tout autre. Dans cette idéologie, le métissage tient lieu de péché originel.

Or, un nombre conséquent des tenants de cette idéologie se disent Païens. Bien sûr, en vertu des principes énoncés plus haut, il n’y a aucune raison de leur contester cette identité spirituelle dont ils se réclament. Sauf que…au lieu de simplement se proclamer tels, la grande majorité d’entre eux revendique d’être les seuls authentiques Païens. Et c’est là que le bât blesse, pour de nombreuses raisons.

D’abord, parce qu’il y a dans cette proclamation une faute logique rédhibitoire à se dire « seuls vrais Païens », et à qualifier tous ceux qui ne partagent pas leur sensibilité politique de « pseudo-Païens ». En effet, le Paganisme se caractérise d’abord par son caractère pluraliste et non exclusif ; c’est, comme l’a montré Jan Assman, le Monothéisme qui, pour la première fois, a introduit l’exclusion idéologique dans le champ du religieux, avec la « distinction Mosaïque » qui, par un processus de pseudo-spéciation, exclut la majorité des humains de l’humanité sur un critère politico-religieux (la fidélité à une « Loi » réputée divine conditionnant l’appartenance à la Nation).

Ainsi, les idéologies du sang et du sol, de la « Terre et du Peuple », alors qu’elles s’en défendent avec la dernière vigueur, perpétuent-elles ce complexe du « Peuple Elu », fondateur du Monothéisme, avec tous ses corollaires, et notamment la haine du mélange. Parmi les reproches que certains auteurs antiques faisaient aux Hébreux, le principal portait sur le refus de ces derniers de se mêler aux autres peuples, allant jusqu’au refus de partager la nourriture, refus considéré alors comme le comble de la misanthropie. Or, l’obsession de la pureté de sang, qui émerge dans la modernité en Espagne au XVIème siècle (Limpieza de sangre énoncée d’ailleurs aux dépens des Juifs), relève de ce refus du mélange, qui s’est ensuite multiplié ad nauseam dans les nations européennes avec les différentes idéologies racistes de l’Europe industrielle et post-industrielle.

Mais l’Europe ne fut pas, loin s’en faut, le seul espace contaminé par cette haine collective et institutionnelle : le monde Arabo-musulman, de son côté, en fut également largement victime, et depuis fort longtemps. Ici, cependant, elle porte un visage différent, ne se focalisant pas principalement sur des données relevant de la biologie et de l’apparence corporelle, mais sur l’identité religieuse. Dès l’époque du Prophète, en effet, l’humanité fut considérée comme divisée en deux camps, et les islams se structurèrent idéologiquement de manière dualiste autour du schéma « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Or, à partir du  XVIIIème siècle, avec le Wahhabisme, mais surtout au XXème et XXIème siècle avec le Salafisme, ce dualisme mortifère fait un retour en force, autour du fantasme d’un islam originel et pur dont l’identité serait menacée.

Cette mentalité de forteresse assiégée, qu’on retrouve aussi dans certains courants protestants nord-américains, est typique du Monothéisme confronté à l’irruption de la modernité. C’est elle qui forme la base des fondamentalismes des trois religions dites "du Livre". Manifestement, le néopaganisme n’y échappe pas, loin s’en faut. L’obsession du code génétique y joue le même rôle, mutatis mutandis, que le littéralisme grossier qui sert de base aux courants fondamentalistes des religions du Désert : être Païen ne vaccine donc pas contre l’étroitesse d’esprit, et partout, l’utilitarisme, le sentimentalisme romantique, la superstition du fait et de la chose étouffent la perception poétique de l’esprit éternel qui irrigue la Nature comme un arbre jusqu’à son ultime rameau.

C’est pourquoi il nous semble évident de renvoyer dos à dos ces frères ennemis qui, sur la scène du théâtre du monde, font assaut de haine irréductible l’un contre l’autre en nous vendant l’illusion de leur volonté de destruction mutuelle. En vérité, c’est nous qu’ils veulent détruire, ceux qui sont authentiquement épris de spiritualité et qui souhaitent sincèrement faire cortèges aux Dieux, que Platon nous enjoint à imiter. Le fondamentalisme ethnique en effet, est l’exact pendant de l’islamofascisme ; les deux relèvent de la même logique absolutiste et, si le premier est la manifestation de la superstition du sang, le second est celui de la superstition de l’encre. Et les deux inversent l’ordre traditionnel des choses en donnant à la matière et au contingent la prééminence sur l’esprit et le nécessaire.

En ce qui concerne les Taliblancs, tenants d’une Europe ethniquement pure, ils se réclament abusivement, comme leurs collègues Talibans, d’une fidélité sans faille à la Tradition. Or, rien n’est plus faux : l’idéologie auto-proclamée identitaire n’a rien de traditionnel, et n’est qu’un des rejetons de la modernité la plus débridée, et cela pour trois raisons.

La première, que nous venons d’évoquer, tient à un principe élémentaire de la métaphysique : ce qui relève de la matière ne saurait avoir la prééminence sur ce qui relève de l’esprit, et le sensible ne saurait être autre chose que le reflet de l’intelligible. Ainsi, le « sang », et, en général, ce qui relève de l’identité génétique de l’individu, appartenant au domaine biologique, ne saurait dépasser l’ordre de la simple individualité empirique, et, à ce titre, ne peut pas prétendre déterminer ce qui tient, par définition, de l’ordre spirituel.

Il est à cet égard assez étrange de voir à quel point certaines conceptions des suprématistes blancs (ou autres, d’ailleurs, parmi les tenants du Kémitisme par exemple), rejoignent, par leur survalorisation du déterminisme individuel, certaines branches particulièrement fanatiques du protestantisme faisant tout dépendre de la prédestination divine. Ici comme là, nulle place pour la liberté humaine et sa créativité. Or, la seule race qui nous importe, à nous, c’est celle des Bienheureux Immortels, et le seul sang auquel nous reconnaissons des vertus sacrées est celui qui coule, éternellement jeune, dans les veines des Dieux. Celui-ci s’appelle ichôr, et non sang, car il est issu du nectar et de l’ambroisie.

Le deuxième indice qui trahit le caractère anti-traditionnel de l’identitarisme est, comme c’est souvent le cas, la confusion des plans ontologiques, et la négation de la notion véritable d’éternité, confondue avec celle de fixité. En effet, l’identitarisme fait presque toujours référence à une sorte d’âge d’or de l’ethnogénèse où, en Europe, chaque peuple doté d’une identité biologique et culturelle chimiquement pure vivait sur un territoire donné, sans qu’aucune évolution ni aucun mélange, ne serait-ce que culturel, n’intervienne. Et cet âge d’or aurait vocation à revenir dans le futur, après je ne sais quel Armageddon Païen qui séparerait le bon grain patriote de l’ivraie mondialisée.

Il va de soi qu’une telle vision des choses est non seulement inexacte d’un point de vue historique et anthropologique, mais qu’elle relève surtout d’une tragique confusion entre le Mythe et l’Histoire, c’est-à-dire entre deux plans ontologiques parfaitement distincts. En effet, le devenir, toutes les Traditions nous l’enseignent, est un flux continu où se mêlent les noms, les couleurs et les formes de tout phénomène en un mélange permanent, à telle enseigne que, justement, seul peut être qualifié de permanent ce perpétuel changement. Il s’ensuit que toute recherche d’une identité sans mélange y est vouée à l’échec, sauf à sortir de ce flux pour le contempler depuis la berge.

Aussi, vouloir, par l’effet d’une volonté relevant plus du romantisme que de l’héroïsme authentique, stopper ce flot sans fin de la réalité à un stade fixé arbitrairement, est le fait de ces enfants qui prétendent, dans leurs jeux estivaux, suspendre le cours des ruisseaux par leurs barrages. Ils apprennent vite que l’eau, dans son humilité obstinée, a toujours raison. Mais prétendre, qui plus est, en inverser le cours, ne relève plus alors de la naïveté de l’enfance : c’est cette fois le signe de la plus complète démence ou de l’hybris la plus déchaînée.

Enfin, les doctrines identitaires, qui aiment à se présenter comme des îlots de constance et de stabilité dans une modernité tourbillonnante en proie à une agitation maladive, sont en réalité de véritables drosophiles idéologiques. Elles sont en mutation perpétuelle, à tel point que, à côté d’elles, les progressismes font parfois figure d’institutions fossilisées !

Les exemples ne manquent assurément pas pour illustrer cette foisonnante créativité : les mêmes qui, par exemple, conspuaient autrefois le "boche" honni, portent aujourd’hui aux nues les vertus  de la germanité. Or, ces germaniaques et autres professionnels de la détestation fraternisent actuellement avec les Slaves que, quelques décennies auparavant, ils considéraient comme des sous hommes. Ceux qui, lorsque les circonstances l’exigent, font profession de haïr l’islam, se surprennent parfois à lui trouver un certain charme quand ce dernier s’en prend à Israël, nation honnie s’il en est.

Récemment, des évènements survenus en Espagne ont encore apporté de l’eau à notre moulin : les Catalans, en effet, ont proclamé leur indépendance, cédant à un prurit nationaliste assez répandu parmi nos contemporains. On eut légitimement pu s’attendre à ce que les apôtres de la « terre et du peuple » leur apportent leur soutien. Or, il n’en fut rien, pour la simple raison que ces nationalistes-là n’étaient pas les bons : ils étaient progressistes. Le nationalisme est décidément une passion à géométrie variable.

Quant au primitivisme et au gout de l’archaïsme affiché par nos souchistes patentés, il aurait pu leur faire épouser la cause des peuples premiers dont, de par le monde, l’existence même est  menacée par la contagion de l’aporie moderne…Et c’est bien, en apparence, le cas : on hésitera pas, en Europe, à se comparer aux Amérindiens victimes du « grand remplacement »…En « oubliant » que ce remplacement-là fut le fait des Blancs sur les autres continents, Blancs dont l’idéologie, en Amérique, lorsqu’elle se proclame « identitaire », continue à mépriser ces peuples autochtones.

Enfin, last but not least, la dernière pirouette idéologique en date est trop divertissante pour ne pas être mentionnée. Durant tout le vingtième siècle, les thèses suprématistes ont été basées sur des théories plus ou moins délirantes selon lesquelles les « peuples de couleur » seraient issus d’une hybridation avec l’Homme de Neandertal, ce qui expliquerait leur caractère « primitif » et « inférieur ». Cette théorie coloniale s’estompa peu à peu avec les indépendances, laissant place à un différentialisme bon teint se réclamant d’un humanisme de circonstance, et s’accordant avec les théories anthropologiques de l’époque, affirmant que l’espèce sapiens ne pouvait avoir de descendant communs avec neantertalensis. Or, lorsque cette théorie fut réfutée, et qu’on s’avisa que les Européens modernes et les Asiatiques étaient probablement ceux dont le patrimoine génétique recelait le plus de gènes d’origine néandertalienne, que croyez-vous qu’il arriva ? Nos génolâtres parèrent alors notre ancêtre au front bas de toutes les vertus, et son fameux bourrelet sus orbital trouva soudain grâce à leurs yeux, au détriment des Africains, ces nouveaux venus de l’espèce humaine…

On l’aura compris, nos chevaliers titaniques n’ont aucune identité doctrinale : elle varie au gré des circonstances. Ou plutôt, elle n’a pas de contenu, elle n’est que le nom dont se pare un sentiment, celui de la détestation systématique et collective d’autrui, qui se trouve ainsi une justification à bon compte. Plutôt qu’identitaire, il vaudrait mieux qualifier cette idéologie de brutalitaire, car sa seule constance est la volonté d’en découdre. Elle n’est en fin de compte qu’un prétexte à la haine, d’une haine convenue venant faire pièce, comme le revers de la médaille, à l’amour obligatoire prêché, lui, par un humanisme dégoulinant de bons sentiments. Ainsi, l’aporie moderne nous renvoie-t-elle de Charybde en Scylla, du romantisme ressentimental au romantisme bonsentimental.

Mais, si l’amour abstrait et machinal de l’universalisme postchrétien est critiquable à bien des titres, il ne représente pas autant que la haine un obstacle au progrès spirituel.

D’abord parce qu’on ne peut fonder une identité stable sur le ressentiment, ce qui équivaut à construire sur le sable. Une identité basée sur la détestation de l’autre, quel qu’il soit, est dépendante de cet autre. Elle est donc réactionnelle, passive et défensive, et par conséquent plus accidentelle qu’occidentale.

Ensuite, parce que l’allophobie systématique dont est porteur l’identitarisme, justifiée par une autophilie de principe (il s’agit d’affirmer son amour du même en même temps que son rejet de l’autre), relève en fait d’un manque : la surenchère nationaliste a du mal à masquer une pathologie de l’identité. Le déracinement mental de la modernité, en effet, suscite une telle soif d’identité qu’elle aboutit à une colère sans objet, qui cherche ce dernier au gré des circonstances historiques. Cette colère innomée s’enkyste en une haine de soi d’autant plus pernicieuse qu’elle se dissimule derrière son contraire. Le racisme est, en vérité, une maladie des racines.

Or, la haine agit comme un acide, qui fait précipiter la solution cosmique et en « tranche », pour ainsi dire, l’émulsion. Elle joue ainsi le rôle d’un coagulateur d’égo, qui enferme l’individu dans ces déterminations au lieu de lui permettre de les dépasser et d’accéder à des statuts ontologiques supérieurs, de moins en moins déterminés, c’est-à-dire de plus en plus libres. C’est pourquoi les Traditions sont unanimes sur ce point : la haine est particulièrement contre-indiquée pour le progrès spirituel, car elle perpétue l’état fragmental. En sclérosant l’âme, elle lui interdit tout espoir de germination authentique, et lui ferme tout accès à la seconde hominisation qui, après le processus qui nous fait passer en tant qu’espèce de la nature à la culture, nous permet d’accéder en tant que personne à la surnature.

Si certains individus, en effet, sont si pleins d’eux-mêmes qu’ils éprouvent le besoin de se tourner vers autrui afin d’épancher cette plénitude, à l’instar des Dieux, d’autres, au contraire, sont tellement dépourvu d’essence qu’ils ne peuvent, pour exister réellement, que développer une haine d’autrui qui les fait vivre dans la guerre perpétuelle. Ces polémaniaques, tels des tourbillons, ne peuvent vivre que dans l’incessant tournoiement déployé autour de la vacuité de leur égo ; que ce vacarme vienne à cesser, et ils meurent d’implosion, leur vide intérieur étant devenu évident. Ceux-là sont tellement obsédés par la détestation de l’altérité qu’ils en oublient justement l’identité qu’ils revendiquent, niant dans un même mouvement chaotique la leur et celle des autres.

En ces temps crépusculaires, la haine de soi ne s’est jamais aussi bien portée : c’est la marque de l’individu livré à lui-même, qui tourne en rond comme un fauve en cage tentant désespérément d’attraper sa queue. C’est le signe de Typhon, celui qui se manifeste dans les sables rouges du désert, le Dieu jaloux des autres Dieux. Cette furieuse tornade est symboliquement l’exact inverse de l’arbre, l’anticyclone métaphysique qui rassemble ce qui est épars autour de son être axial et, tel un moteur immobile, le dresse et l’unifie vers les mondes supérieurs. L’action typhoniaque au contraire, par son agitation, précipite et divise, explosant l’être vers sa périphérie.

Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que cette lycurgie, qui vise à détruire l’universalisme festif et dionysiaque, soit un signe certain que nous sommes profondément engagés dans l’Âge du Loup ? Certaines inversions le montrent clairement : bien souvent, ce sont les partisans apparents de l’ordre qui sont les plus efficaces fauteurs de désordre. Or, les tenants de ces idéologies inhumanistes sont, à l’aune d’une vision traditionnelle de l’ordre des choses, des Kshatriya dévoyés.

Et nous revenons alors à ce renversement des valeurs qui caractérise l’Âge Sombre : ceux qui prétendent lutter contre la subversion en sont en fait les agents les plus efficaces, en donnant au profane le pas sur le sacré. Lorsqu’ils se parent des oripeaux de la rébellion et partagent le discours anomique de leurs adversaires, en se proclamant révolutionnaires conservateurs, ils ne font qu’accentuer la convergence des confusions qui caractérise le désorganigramme post-moderne. L’identitarisme est le Gollum qui hante les profondeurs de la modernité.

Cette confusion multiforme est d’abord  celle qui est faite entre l’identité de la religion et la religion de l’identité, par la sacralisation d’une doctrine politique qui n’a rien à voir avec une quelconque perspective spirituelle, et tient même cette dernière pour suspecte, comme c’est le cas dans les courants fondamentalistes musulmans, qui considèrent les confréries soufies comme coupables de trahir l’islam. Or, le spirituel n’est ni progressiste, ni réactionnaire, parce que ces deux derniers termes n’ont cours que sur un axe horizontal et linéaire, alors que le premier concerne exclusivement la verticalité. Ni gaucho, ni facho, le Paganisme est et doit rester Païen. Il n’est pas plus une religion xénophobe qu’une religion écologiste ou végane.

C’est ensuite, sous le couvert d’une « longue mémoire » ancestrale, une amnésie spirituelle complète. En effet, la mémoire est différente suivant qu’on se place dans une logique purement biologique ou dans une logique intelligible. Selon cette dernière façon de voir, nous devons nous réclamer d’aux moins deux lignées : une lignée charnelle, horizontale, qui est celle de nos ancêtres au sens étymologique de « ceux qui nous ont précédé » dans le monde, et d’une autre lignée, spirituelle et verticale celle-là, qui ne sait rien des gènes parce qu’elle ne relève que du Génie, de nos divinités tutrices et des ancêtres mythiques de nos âmes. C’est en vertu de cette généalogie là que nous prétendons, quant à nous, compter Orphée, Pythagore et Platon parmi nos Ancêtres. Or, nos confiscateurs d’identité se rattachent à des lignées charnelles comme des naufragés aux planches d’un navire, parce que leur lignée spirituelle a sombré.

Aussi, laissons nos pères et nos grands-pères dormir tranquille, et n’allons pas troubler leur transit posthume par nos indigestions mesquines de vivants crépusculaires. Ils sont maintenant, Dieux merci, hors de portée des échos avinés de la « Grande Beuverie » dont parlait Daumal. De grâce, ne les embrigadons pas dans nos combats de mômes, sachons les respecter en les libérant de nos propres limites.

Car les Paganismes, en tant que voies religieuses, sont avant tout des voies d’excellence et de dépassement de soi, car nous sommes de la même race que les Dieux Immortels. Seule, en effet, cette race-là mérite la suprématie, et seule la piété nous permet d’y accéder. Oser noyer les Dieux dans une pinte de sang relève de l’impiété la plus manifeste : elle empêche l’âme qui en est victime de réaliser les efforts nécessaire pour ressembler aux Divinités, comme le réclame Platon.

Or, cette ressemblance n’est pas donnée d’avance, elle n’est ni machinale, ni automatique (si elle l’était, elle n’aurait justement rien d’une ressemblance, mais au contraire tout d’une lamentable parodie). C’est ce que nous enseigne, entre autres, le mythe de l’Alcide qui, fils de Zeus et d’une mortelle, dut faire prévaloir en lui la lignée paternelle sur l’humanité par ses exploits et sa constante pratique des plus hautes vertus.

Cet exemple s’applique tout particulièrement à la xénophobie professée par certains de nos esprits chagrins, dans la mesure où ils considèrent leur héritage ethnique ou national comme une sorte de dû, de privilège dont ils peuvent légitimement tirer orgueil. Mais le début de toute sagesse commence par reconnaître que ce qui nous fut donné ne saurait suffire à notre valeur, et que seul ce que nous en faisons nous donne quelque mérite.
Ce sont nos paroles et surtout nos actes qui peuvent être source légitime de fierté, et non ce que nous sommes sans l’avoir voulu : de cela, qui nous vient des Dieux et du Monde et non de nous, nous ne devons tirer aucune fierté, mais au contraire en concevoir de la reconnaissance, comme d’un prêt qui nous est consenti. Toute naissance est une dette, nous enseigne la Tradition védique, et, d’abord, une dette à l’Être, ensuite seulement à la terre et aux ancêtres, dans la mesure où exister, c’est être sorti de l’Être, s’en être séparé.

Le plus prestigieux héritage n’est donc rien si l’on ne s’applique à le faire fructifier : et ce n’est que par la vertu et l’exemple que l’on y parvient. C’est ainsi que, comme l’entendait Plotin, on sculpte l’image sacrée du Dieu qui est en nous, et dont nous sommes le temple. C’est par la vertu que le parcours individuel, en s’accordant au parcours du Cosmos, cesse d’être un trajet insignifiant et anecdotique pour devenir la voie exemplaire de cette « légende personnelle » dont parle Paolo Coelho, et qu’il appartient à chacun d’entre nous d’accomplir. Ainsi, le Fils d’Alcmène, tel un soleil de chair engagé dans les vicissitudes du devenir, découvrit sa divinité au travers des douze travaux qu’il accomplit comme les signes infaillibles de se destinée éternelle, et qui furent autant d’étapes de son unification, de son embrasement final.

Au regard de cette exigence, nous ne saurions revendiquer aucune espèce d’enclavement moral, ni d’impuissance spirituelle ou d’inculture. En vertu de quoi, certains aboyeurs d’invectives parqués dans les enclos de l’identitarisme dogmatique n’ont aucun droit à se réclamer d’un héritage qu’ils souillent par l’usage lamentable qu’ils font de leur langue maternelle, qui est pourtant aussi leur patrie, et qu’ils déshonorent par leur mépris revendiqué de tout effort intellectuel. Ceux-là ne pensent ni ne parlent ; ils sont pensés et parlés, et ne font qu’ânonner des automatismes langagiers.

S’il s’agit de se rendre meilleur, ce sera sans conteste, pour chacune et chacun, par la pratique de la vertu. Ce mot d'origine latine, apparenté à la notion de force, contient aussi la notion d’effort ; c’est elle qui permet à l’individu biologiquement et socialement déterminé d’acquérir une personnalité appelée à croître tel un arbre pour dépasser ces déterminations, tout en en manifestant les meilleures potentialités.

Car, contrairement à la tendance dominante de l’individualisme moderne, il ne s’agira pas de se libérer des déterminismes qui nous enserrent dans leur réseau existentiel en les niant, en les rejetant ou en les fuyant. On ne saurait en effet se libérer du filet de Mâyâ en le déchirant : cette « libération » là est celle du nihilisme, qui aboutit au pire des suicides, le suicide spirituel. Le filet dans lequel nous retient la Nécessité est aussi celui qui nous empêche de sombrer dans le néant. Celui qui renierait ainsi ses coordonnées ontologiques se perdrait à jamais dans l’immense indétermination du manifesté et devrait errer dans l’océan des choses. C’est ainsi, sans doute, qu’il faut envisager le Tartare.

Il ne s’agit donc pas de secouer le joug des déterminations que nous avons reçues en partage, mais, dans un premier temps, de s’y soumettre, de les reconnaître, et enfin de les dépasser, non dans l’épuisante poursuite horizontale d’identités contingentes, mais dans l’éclair instantané de l’Identité souveraine et éternelle. Chacune et chacun se doit d’être l’alchimiste de la transmutation de la contingence en nécessité, de l’anecdotique en fondamental, de la tribulation en Mythe.

Aussi, ne devons-nous certes pas nous excuser d’être nous-mêmes, mais ne jamais non plus en accuser autrui ; n’assigner quiconque à une identité, mais n’être pas sommé de renier la nôtre. Et ce que nous sommes provient de l’amont du fleuve existentiel, dont les eaux, à notre insu ou non, sont mêlées depuis la nuit des temps, à l’image du Peuple Romain des origines. Pureté ou mélange ne sont donc qu’une question de point de vue, et, comme souvent, ne constituent qu’un de ces dilemmes qui enferme l’homme dans une conception vulgaire de l’identité.

Parmi les sophismes qu’on lit souvent à propos des mélanges ethniques, celui-ci est particulièrement éclairant : si toutes les couleurs de la palette du peintre, dit-on, étaient mêlées, elles donneraient une horrible teinte marronasse évoquant celle de l’excrément. Et c’est vrai ; mais on omet soigneusement de dire que la peinture ne peut être réalisée que par le mélange des teintes, à condition que celui-ci soit réalisé avec discernement pour contribuer à la splendeur de l’image. Refuser a priori le mélange est donc refuser l’art. Le métissage n’est ni une vertu ni un vice : c’est un état de fait, un moment nécessaire dans la peinture du portrait de l’humanité réelle.

Et c’est pourquoi nous aimons les frontières, car nous aimons les étrangers. Or, sans frontières, pas d’étrangers. Et sans étrangers, pas de différences ni de diversité, pas de nuances. Sans étranger tout est monotone, et nous ne pourrions pas nous rencontrer nous-mêmes sous les espèces de l’Autre. C’est pourquoi nous sommes xénophile, en tant qu’épris de notre propre identité ; et comme nous le verrons plus bas, cette philoxénie implique la pratique de l’hospitalité.

Ce qui règle les relations entre les innombrables chairs porteuses de conscience que sont les individus humains s'appelle la vertu. Porphyre de Tyr, à la suite de son maître Plotin, a étudié avec soin leurs rapports mutuels des vertus et les a hiérarchisées, s’étant avisé que certaines convenaient aux individus saisis dans leur imperfection, alors que d’autres ne pouvaient convenir qu’a des âmes déjà avancées sur le chemin de la divinisation. Il en a distingué quatre sortes.

Les vertus divines, dites aussi paradigmatiques, sont les puissances mêmes par lesquelles les Dieux organisent le monde à chaque instant pour en faire un Cosmos. Elles sont comme leur rayonnement et leurs sont connaturelles, ne leur demandant aucun effort. Ces vertus sont perçues comme dans un reflet par l’âme des sages, dont la parfaite sérénité la rend semblable à un miroir, à même d’en capter le rayonnement afin d’y participer pleinement : ce sont là les vertus contemplatives. Mais obtenir que notre âme acquière la limpidité requise implique une purification : c’est là une troisième catégorie de vertus, dites cathartiques, celles qui font qu’un homme est qualifié de juste et pieux. Enfin, viennent les vertus dites politiques, car elles sont celles du citoyen.

Ce sont ces dernières qui permettent aux hommes ordinaires que nous sommes de vivre en bonne intelligence avec leurs semblables, afin de persévérer dans la recherche du bien et de se conforter mutuellement dans la recherche de notre Identité ultime. Elles se manifestent par le truchement d’une contrainte extérieure, qui est la loi, et dans le cadre de l’Etat. Leur utilité est de modérer les passions qui se déchaînent dans l’individu laissé à lui-même et le rendent thériomorphe. Leur principe est de limiter la perversité de l’égo par un autre égo.

Et c’est là que nous abordons la véritable dimension spirituelle du politique, non pas celle qui nous fait confondre une faction avec une confession, mais celle qui nous permet d’élucider le véritable sens symbolique de l’Etat, de ses institutions et de la vie en société. L’Etat n’est rien d’autre que l’extension collective de l’Etant, c’est-à-dire l’expression politique de la Providence. Il est le gymnase où tout un chacun s’exercera aux vertus politiques, propédeutiques aux vertus purificatrices et contemplatives. La mission de l’Etat est donc, selon la perspective métaphysique qui est la nôtre, de rendre possible la contemplation à chacun de ses citoyens selon ses capacités morales et spirituelles.

La Légende de la Fondation de la Ville nous montre bien cette essence de l’Etat dans l’incandescence tumultueuse de sa fondation, lorsque Jupiter fit cesser la débandade des compagnons de Romulus devant l’ennemi, et se fit ainsi connaître ainsi comme Jupiter Stator, celui qui fixe, arrête et fonde. L’Etat est l’ilot de stabilité que la Providence donne aux humains désemparés, poussés par les hasards de la nécessité et l’aiguillon du désir, pour émerger du torrent du devenir sans queue ni tête où leur naissance les a plongés. C’est pourquoi il se manifeste d’abord par un territoire délimité par des frontières, car il n’est autre que le jardin qui conclut l’errance primitive et permet à la plante humaine de pousser désormais en toute quiétude vers le ciel pour réaliser ce à quoi elle est destinée de toute éternité dans le cosmosystème : la noosynthèse, c’est-à-dire la corporification de l’Esprit.

C’est donc Romulus, en tant que fondateur de cet Etat, qui bénéficie à titre premier des bienfaits qui y sont attachés. Il représente en quelque sorte les prémices de la moisson des sages et des héros, passant, lors de son apothéose dans le Marais de la Chèvre, de l’Histoire eu Mythe, et atteignant l’éternité divine sous son nouveau nom de Quirinus. Sa déification est comparable à celle d’Héraclès, quoiqu’empruntant une autre voie : le Roi est, pour ainsi dire, la forme institutionnelle du Héros. En devenant Quirinus, Romulus incarne désormais le corps civique lui-même, dans un état transfiguré.

L’étymologie de ce théonyme, ainsi que de l’appellation des citoyens romains (les Quirites), viendrait en effet de co-vir : « les hommes ensembles » ; or, cette racine vir- se retrouve également dans le nom de vertu (virtus). Quirinus peut donc se lire Covirinus, incarnant la vertu collective du Peuple Romain en tant que source du salut public, et résolvant ainsi en sa personne la tragique contradiction de toute entité politique, la tension entre le collectif et le particulier, le public et le privé. Il réalise en lui l’assomption du politique vers le spirituel, le passage de la res au Rex, la cristallisation du populaire dans le polaire, la transmutation de la poussière en cristal (Fig.1)
Fig. 1 Les Deux Maât


Car comme nous l’avons déjà vu, le caractère tragique de la condition humaine provient du fait que l’individu est un Dieu à la puissance infinie enfermé dans la finitude d’un corps. Et le paradoxe qui fonde l’hybridité de cette animalité divine est à aussi à l’origine de l’hybris et de sa fureur autodestructrice. Or, si la religion ne parvient pas à transformer cet appétit infini en appétit de l’infini, l’homme devient porteur de la catastrophe la plus totale qui soit. C’est l’Etat, qui, en tant que cadre donné à l’exercice des vertus politiques, doit permettre de réaliser cette conversion du désir, à travers la concorde et la piété qui rend possible la contemplation. Ceci, bien sûr, à condition que cet Etat soit gouverné dans ce but…Mais c’est là une autre histoire, et c’est précisément ici que commencent les doctrines politiques et que cessent les doctrines religieuses.

Les vertus politiques, telles que Porphyre les a envisagées, peuvent être perçues comme les quatre orients qui tissent la cité mortelle, telle qu’elle doit refléter celle des Dieux Immortels. Une telle cité, envisagée comme parfaitement conforme aux vertus qui en sont, pour ainsi dire, les portes cardinales, peut être considérée comme la Terre par excellence où règne, par la concorde, une parfaite justice. Aussi peut-on à bon droit la placer sous la tutelle de Thémis, qui est une des formes de la Déesse Terre. Cette Cité ne correspond pas à une cité concrète et extérieure, à une patrie existante (quoi que celles-ci doivent tenter de s’en rapprocher) mais elle est la Matrie parfaite qui, n’étant plus, justement, une partie, porte l’image intégrale de la totalité, et cesse donc, par là même, d’être partielle et partiale (Fig.1).

C’est par la citoyenneté d’une telle Cité que nous pouvons nous mettre en quête de notre véritable identité, sans nous laisser distraire par des identités extérieures et factices qui tentent de nous enfermer dans nos déterminations. Or, ce droit de cité est réalisé lorsque sont portées à leur comble les vertus politiques : le courage, qui permet au citoyen de prendre la réalité telle qu’elle est et non telle qu’il la désire, et qui augmente ainsi sa liberté, non pas par la fuite des contraintes extérieures, mais par leur remplacement par des déterminations intérieures, plus fortes ; la prudence, qui lui permet de discerner ce qui dépend de lui de ce qui n’en dépend pas, et quel combat il convient par conséquent de mener en temps opportun ; la tempérance, qui empêche que les autres vertus ne soient étouffées par l’envahissement matériel, et permet au jugement de ne pas être serf, et enfin la justice, qui est le parfait équilibre des trois autres vertus, et répartit leur action de manière harmonieuse dans les circonstances appropriées.

Lorsque ces trois vertus sont observées, règne donc la justice, qui est le socle du bien-être collectif, que les Grecs appelaient eunomia et les Latins concordia ; la Chose Publique (res publica) brille alors comme un parfait cristal dont chaque facette est un citoyen, en tant que rex omnibus, parce qu’il est d’abord maître de lui-même avant d’exercer le pouvoir sur autrui. Dans un tel régime, où chacun est roi, règne la bienveillance et la fraternité.

Il est dès lors aisé, pour toutes et tous, de laisser libre cours à son émerveillement natif et d’entrer spontanément en contemplation. Cet ainsi que les mortels font cortège aux immortels et les suivent jusque dans les parages hyperboréens. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas là d’une contrée nordique située sur une carte, ni du berceau d’une race de guerriers dominateurs au sang irréprochable et aux yeux clairs, mais d’un monde situé, justement, au-delà du pôle, c’est-à-dire introuvable sur une carte géographique. Une telle contrée ne se peut rencontrer qu’après une providentiel naufrage, comme lorsqu’Ulysse aborda chez les bienheureux Phéaciens

A l’inverse, lorsque les vertus politiques sont négligées, le courage cède le pas à la rage et à la brutalité, la prudence au froid calcul utilitaire et la tempérance se change en pingrerie et en pruderie puritaine. La justice, dès lors, déserte la cité où la vindicte et le ressentiment règnent désormais en maîtres. Dans une telle cité, la guerre civile ne tarde pas à éclater, et les factions s’affrontent continuellement, entretenant dans le peuple une sourde colère contre tous et chacun, mais d’abord contre soi-même.

Même s’il se nomme parfois « démocratie », cet Etat est en fait la tyrannie de tous contre tous, et chacun y opprime chacun, alors que personne n’est capable de se gouverner lui-même. C’est le règne de l’arbitraire, qui conduit à la fragmentation politique, morale et mentale. Tout y est fait pour s’opposer à l’intégrité, à la concentration et, par-dessus tout, à la contemplation.

Comment, dans ces conditions, retrouver le chemin qui mène au pays des Hyperboréens ? Comment renouer avec la quête véritable de nos origines et de notre Identité Suprême ?

Sans doute, pour commencer, en évitant ce qui disperse l’âme, ce qui ne relève pas du spirituel tout en se parant de ses attributs. En cessant de confondre, par exemple, le culte de la nation avec les cultes nationaux. Il faut donc s’attacher à la spiritualité de nos ancêtres plutôt qu’aux ancêtres de notre spiritualité, afin de comprendre quelles voies furent les leurs pour faire cortège aux Dieux Immortels.

Ensuite, en s’appliquent à suivre la trace des héros mythiques : en se soustrayant d’abord, comme Télémaque, à la vaine prétention des Prétendants aux grands gosiers. Ensuite, en suivant l’exemple d’Ulysse : ce dont je suis l’involontaire héritier, c’est l’Ithaque où je suis né, celle que j’ai quittée ; celle dont je peux me prévaloir d’ores et déjà avec fierté, c’est celle vers laquelle je navigue. Il n’est d’identité véritable qui ne soit à conquérir, et rien n’est jamais acquis. Ou encore, comme Héraclès, le Père de toutes les Patries, en surmontant sa propre colère, en renonçant à l’apanthropie, à la fureur du fauve. C’est ainsi que l’Alcide abolit, dit-on, les sacrifices humains qui consistaient à occire les étrangers et, en tuant lui-même Busiris, il établit l’hospitalité, qui est le contraire de l’anthropophagie.

L’hospitalité est précisément un des marqueurs identitaires principaux, une des valeurs fondamentales de l’éthique des Polythéismes antiques. Y manquer constitue un des actes les plus répréhensibles qui soit : le déni d’hospitalité est en effet assimilé à une impiété majeure. Elle permet à l’homme ou à la femme qui la pratique de réaliser les vertus politiques selon trois axes : d’abord, l’hospitalité est une ascèse, dans la mesure où elle oblige le même à s’ouvrir à l’altérité. Ensuite, c’est une reconnaissance de fait de la suprématie des Dieux, qui, en circulant incognito dans notre monde, nous mettent, dit-on, à l’épreuve. Enfin, c’est une propédeutique à l’hospitalité que nous devons aux Dieux par le sacrifice.

Ulysse lui-même fut reçu en étranger dans son propre royaume, grâce à l’irréprochable vertu du plus humbles de se sujets, le porcher Eumée, qui l’accueillit sous son toit, tout mendiant qu’il était : étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus, et le don, même modique, qu’on leur fait lui est agréable, dit Nausicaa au chant VI de l’Odyssée (207-208). Puis, c’est encore en mendiant qu’il entra dans sa propre demeure, accueilli par les siens comme le plus parfait étranger.
Le Cyclope, en revanche, profana cette hospitalité sacrée en l’inversant sous la forme d’une horrible anthropophagie : il y perdit la vue. Celui qui n’accueille pas s’expose à la désorientation irrémédiable, et donc à ne jamais retrouver sa patrie ; en un mot, qui manque à l’hospitalité reste à jamais étranger à lui-même.

Et notre âme, étrangère ici-bas, mais croyant y être chez elle, devra à son tour affronter les paradoxes du retour : elle se retrouvera étrangère au pays qui fut sien, celui des Origines. Elle devra, comme Ulysse, reconquérir son propre domaine, et solliciter la reconnaissance des siens sous des hardes foraines. Parce qu’elle fonctionne comme un miroir (ne parle-t-on pas d’hôte à la fois pour désigner celui qui reçoit et celui qui est reçu ?), elle permet une mise en œuvre de la dialectique du Même et de l’Autre, et prépare ainsi l’âme à son retour. Mais gare à elle si elle a troqué le sang pour le sens, et malheur à elle si elle s’est fourvoyée chez les lotophages qui font commerce de l’oubli.

Dans le monde inhospitalier qui est le nôtre, où chacun se méfie de tous et où la bienveillance passe pour une coupable naïveté, l’hospitalité est plus que jamais nécessaire, et constitue une occasion particulière de mettre en œuvre les vertus politiques ; elle est, de plus, une forme très appropriée de rite sacrificiel en un temps où les autels ne fument plus. Elle ne consistera pas forcément à héberger quelqu’un, mais à accueillir avec bienveillance l’altérité d’autrui. Dans la brutalité de l’âge de Fer, elle est le premier degré de la philanthropie, la première étape vers l’anamnèse, par la reconnaissance de cette altérité, d’une identité authentique et non accidentelle.

Cette Identité authentique n’est pas exprimable par la multiplicité des identités d’emprunts sous lesquelles se cache le Dieu qui est en nous, et par lesquelles il se perd et se retrouve. Elle en est l’intégrale, et ne saurait être contenue dans des limites extérieures, mais réside au centre même de notre être, dans l’omphalos spirituel qui nous relie à notre ineffable origine. C’est par cette identité là qu’Héraclès est partout chez lui. Cette identité n’est pas nationale : elle est surnationale, car elle relève du surnaturel.

Elle est d’abord intelligible avant d’être sensible : elle est l’Idée fondatrice de notre être, entée en écusson sur notre existence. Elle est la marque en creux de l’Un en nous, celle qui nous rend à notre tour unique et sans égal, loin de toute consanguinité. Comme l’Un dont elle est la trace, elle est paradoxale, à la fois occulte et manifeste, toujours nouvelle comme la divinité qui vit en nous ; toute identité fixe et définitive est une identité morte, une identité de momie.

Cette identité réelle ne saurait être une haine de soi  : il n’y a, en elle, aucune division. Elle ne disperse pas, mais elle rassemble ; son rayonnement ne connaît pas d’obstacle, car elle est l’expression même de la puissance de l’Un en nous, plus proche de nous même que nous ne le sommes jamais. Il est donc impossible qu’elle se manifeste par la défiance, la malveillance ou le ressentiment : foncièrement héroïque, elle est d’une incandescente bienveillance, voyant a priori en tout humain un ami potentiel. Elle salue en chacun son semblable, c’est-à-dire, précisément l’identité d’autrui ; et lorsque la manifestation de celle-ci se trouvera contrariée, elle aura à cœur de la révéler à elle-même.

Car jamais on ne verra que l’Être puisse manquer à l’Être.












mardi 2 janvier 2018

W


L’Abécédaire du Petit Père Païen

W comme Wicca, sorcellerie, magie.

La question de la différence entre magie et religion est une de celle qui a fait couler des flots d’encre depuis le XIXème siècle. Nous tenterons tout à l’heure d’y apporter notre modeste contribution, selon une perspective que nous croyons presque inédite, qui est celle du Paganisme, tant il est vrai que, jusqu’à présent, le problème a été traité soit dans une perspective scientifique, se voulant extérieure parce qu’affranchie de toute préoccupation d’ordre métaphysique, soit depuis le point de vue des « Religions du Livre », hostiles par principe à tout ce qui ressemble de près ou de loin à la magie ou à la divination.

Le microcosme Néopaïen est traversé, nous l’avons vu dans les précédents articles, par de nombreuses et fâcheuses confusions ; l’une d’entre elles, et non des moindres, est celle qui tend à assimiler Paganisme et sorcellerie. Ces deux notions, en effet, sont, aux mieux, distinguées ; mais la plupart du temps elles sont allègrement confondues, ce qui est, à notre sens, regrettable, parce que nuisible à l’une comme à l’autre.

Cela s’explique cependant par des raisons historiques. S’il est vrai que la résurgence des piétés polythéistes en Occident peut être datée, selon nous, du XVème siècle avec le néo-hellénisme de Georges Gémiste Pléthon (1360-1452), puis, plus durablement, avec l’avènement du néo-druidisme de John Toland (1670-1722) en Angleterre au début du XVIIIème siècle, le gros du mouvement néopaïen ne surgit vraiment qu’après la deuxième guerre mondiale.

Cette résurgence est d’abord, et massivement, le fait du monde anglo-saxon, avec le développement de la Wicca, fondée dans les années 40 au Royaume Uni par Gerald Brosseau-Gardner, largement influencé par l’égyptologue Margaret Murray. Or, ce mouvement fait explicitement référence à la sorcellerie comme religion, voire même comme religion primordiale, puisqu’elle aurait été pendant des siècles le conservatoire des Paganismes persécutés.

Chez certains Wiccans, cette primordialité est même devenue tellement archétypale qu’elle a fait de la Wicca la religion par excellence ; ainsi, il n’est pas rare d’en rencontrer pour qui l’équivalence entre Paganisme et sorcellerie (ou magie) va de soi, ce qui le laisse pas d’agacer prodigieusement les autres Païens, pour qui cette équation, au contraire, n’a rien d’évident.

Pourtant, le fait est que beaucoup de Païens et de Païennes sont venus au Paganisme par le truchement de la Wicca et de l’imagerie sorcière qu’elle véhicule. L’auteur de ces lignes ne fait pas exception : il se souvient avec émotion de ce jour béni où, dans la quête encore confuse de son identité spirituelle, il est tombé, au détour d’une page de Robert Charroux (eh oui…lorsqu’on a pas de Religion du Livre, on a la révélation qu’on peut !), sur des photos de Gardner et de la grande prêtresse Doreen Valiente, et qu’il a découvert avec ravissement que les sorciers et sorcières existaient encore !

Ainsi avons-nous toujours gardé pour la Wicca une certaine tendresse, et ne dédaignons pas, parfois, entrer dans le cercle magique avec quelques amis disciples de Cunningham…Mais il nous est vite apparu que quelque chose sonnait faux et que soit la Wicca n’était pas vraiment sorcière, soit elle n’était pas vraiment une religion. Et c’est la première des deux propositions qui nous a semblé vraie, même si certains aspects de la véritable sorcellerie sont bel et bien présents dans la religion de Gardner, et non pour le meilleur, assurément.

Il est des produits qu’on dit naturels, et d’autres qu’on appelle produits de synthèse. La Wicca est de ceux-là : elle est, parmi les religions, une religion de synthèse, comme l’est l’esperanto parmi les langues. Ces deux dernières productions de la psyché humaine, en effet, l’ont été par la pensée d’une seule personne, en quelques années, et non par l’évolution séculaire d’un groupe humain, comme le sont les langues dites « maternelles » et les religions dites « naturelles » (quant aux religions dites « révélées », leur statut, à cet égard, est problématique). Ainsi, la Wicca, pour séduisante qu’elle puisse être, n’est jamais que la création bien ficelée, il est vrai, d’un individu ayant su allier avec bonheur des éléments de linguistique, d’anthropologie, de psychologie et de folklore. A ce titre, on ne peut que reconnaître à Brosseau Gardner et à ses émules un talent proche de celui de Tolkien ; et le fait que les adeptes du premier soient souvent les lecteurs enthousiastes du second n’ont d’ailleurs, selon nous, rien d’un hasard.

En tant que produit religieux de synthèse issu d’une formule particulièrement heureuse, la Wicca s’inscrit donc fort bien dans la lame de fond de la culture anglo-saxonne qui a balayé le monde après la seconde guerre mondiale : elle est tout à fait représentative des Trente Glorieuses, et trouve naturellement sa place à côté du cinéma hollywoodien, du rock n’roll et, plus tard, des géants de l’informatique et du net. Elle participe de la mondialisation anglo-saxonne au même titre que ces derniers ; elle fut d’ailleurs portée par des productions cinématographiques et littéraires contribuant à populariser dans le monde entier l’imagerie sorcière, de Ma Sorcière Bien-Aimée à Harry Potter en passant par Charmed.

C’est d’ailleurs là, à notre avis, un des principaux reproches qu’on pourrait faire à la Wicca en tant que Paganisme de synthèse. Elle contribue en effet à détourner beaucoup de Païennes et de Païens des traditions issues de leurs propre terroirs ou, d’ailleurs, d’autres contrées étrangères à la culture anglo-saxonne mainstream. C’est particulièrement le cas dans le monde Latin, où la Wicca, dans sa version éclectique, a tendance, d’une part, à attirer les âmes éprises de polythéisme vers un mix à dominante celto-germanique et, d’autre part, à occulter ou à déformer l’héritage gréco-romain dont ces pays sont imprégnés.

Nous en voulons pour preuve cet OVNI religieux qu’est la stregheria. Il s’agirait de l’équivalent italien de la Wicca, appelée aussi « vecchia religione » (« Ancienne Religion »), conservatoire supposé des religions polythéistes de l’ancienne Italie, notamment de la Toscane antique. Son (re)fondateur, un écrivain italo-américain dont le nom de plume est Raven Grimassi, initié à la Wicca, prétend se baser sur les travaux du folkloriste américain Charles Geoffrey Leland, et notamment sur son ouvrage controversé Aradia, the gospell of the Witches (1899). Il est cependant troublant que toutes les notices Wikipédia concernant la stregheria soient rédigées en anglais, et que ce vocable n’existe pas dans le Dizionario Garzanti de 1992, contrairement au terme stregoneria qui, lui, désigne bel et bien la sorcellerie dans la langue de Dante…

Bien que le Paganisme français n’ait pas eu à subir une telle O.P.A., il est largement à la remorque du Paganisme anglo-saxon, et gagnerait certainement à chercher dans son génie propre les voies de son indépendance, y compris linguistique et culturelle. Il y gagnerait sans doute également en netteté et en hauteur de vue, car la Wicca, surtout dans sa version « grand public », est souvent, sous couvert d’éclectisme et d’ésotérisme, le règne de l’approximation la plus délirante (dont on perçoit parfois, malheureusement, des échos dans les médias). Or, cette confusion assumée entre imaginaire et imaginal est particulièrement nuisible au paganisme en tant que spiritualité polythéiste et panthéonistique, quel que soit sa couleur traditionnelle.

En effet, la confusion des panthéons et le règne de l’éclectisme individuel dans le choix des divinités avec lesquelles on « travaille » pose un problème de fond. Les Panthéons que révéraient les Anciens, quoiqu’ évolutifs et mouvants, n’avaient rien d’arbitraire. A l’instar du lexique d’une langue, ils enserraient dans leurs réseaux mythico-symboliques la totalité du réel, si ce n’est en acte, du moins en puissance. Il permettait ainsi aux cultores d’antan d’épouser celui-ci de manière à la fois équilibrée et efficace, de même qu’un locuteur qui, par le truchement du lexique de sa langue maternelle, exprime de manière souple et adéquate son monde propre, tant extérieur qu’intérieur, en accord avec ses semblables.

Bien sûr, l’architecture de ces panthéons était variable d’une culture à l’autre et certes, on a pendant longtemps sous-estimé leur variété, qui pouvait être étonnante, même au niveau local des cités. Mais le lexique divin et la grammaire mythique restaient, d’un panthéon à l’autre, relativement stables et équilibrés, structurés de manière à embrasser une totalité pertinente d’archétypes vivants. C’est d’ailleurs la relative constance de ces structures panthéonistiques qui permettait une certaine souplesse d’interpretatio de l’une à l’autre, comme les langues permettent entre elles des traductions, approximatives, certes, mais efficaces.

Or, ce n’est pas le cas dans les Panthéons bricolés par les Wiccans où certains aspects de la divinité sont souvent sous-représentés au détriment de certains autres qui sont, au contraire, redondants. Ainsi, pourra-t-on trouver des adorateurs de Bastet, d’Aphrodite et de Freyja, par exemple, ou des adoratrices d’Hécate, d’Artémis, de Séléné, d’Arianrhod et Luna pour qui les autres divinités de ces panthéons resteront sans honneurs, voire même, ce qui est pire, innommés. C’est un peu comme si l’on bricolait une langue hybride formée uniquement des mots « maison », « huis », « house », « ti », « casa » etc. ou qu’on y rajoutait « garage », « appentis », « remise » et ainsi de suite.

On est là en présence d’un des « péchés » majeurs du Polythéisme, qui est la monolâtrie : c’est ce qu’on pourrait appeler le « péché d’Hippolyte ». Ce dernier était dans la mythologie grecque, on le sait, un dévot fanatique et exclusif d’Artémis, et refusait, à ce titre, le mariage. On sait ce qu’il advint de lui : il mourut des œuvres d’Aphrodite outragée par son culte exclusif de la Chasseresse. Ainsi, un véritable Polythéiste doit-il avoir à cœur de satisfaire toutes les puissances divines, même si chacun peut, et même doit, en privilégier certaines, ce qui constitue l’hénothéisme, élément clé du Polythéisme vécu. La monolâtrie, au contraire, présente un risque réel de monothéisme, sans parler du fait que tout Dieu évoqué l’est avec tous les autres, et que les divinités sans honneurs peuvent s’avérer redoutables.

La confusion des panthéons présente en outre le risque de maintenir l’âme du dévot dans un culte parathétique, c’est-à-dire dans une dévotion de juxtaposition des divinités, sans compréhension profonde des liens qui les relient, et par conséquent sans possibilité d’élévation vers l’unité profonde qui les sous-tend. C’est un peu comme prétendre parler une langue sans syntaxe. Or, de même que les mystères fondamentaux du Christianisme résident dans les relations subsistantes qui unissent les trois personnes de la Trinité ainsi que les deux natures du Christ, ceux des Paganismes résident dans la vie secrète, cyclique et éternelle qui relie entre elle les Puissances Personnifiées, et tisse leur allélousie. En empêchant toute synthèse théologique vécue, ce type de culte constitue donc un obstacle sérieux au développement spirituel.

Seule la cohérence d’une Tradition pratiquée depuis des siècles, et donc, par conséquent, d’une efficacité avérée, permet de mener à bien une quête spirituelle authentique. De plus, le côté impersonnel de ces voies traditionnelles en garantit très probablement l’origine supra-matérielle, et, par conséquent, confirme au cheminant que sa quête n’est pas vaine, mais conduit bien hors des méandres du devenir. En allant d’île en île sans jamais en explorer une à fond, en effet, on a aucune chance d’y trouver le trésor enfoui ; de même, en apprenant des bribes de tous les idiômes, on ne maîtrise véritablement aucune langue, à l'instar du Salvatore du Nom de la Rose d’Umberto Eco. La spiritualité ne supporte pas la superficialité : elle affectionne au contraire la profondeur et la persévérance.

C’est donc par la pénétration de ces Mystères, et par leur incorporation rituelle lors des Initiations mystiques, que le Païen peut espérer dépasser son individualité profane et mortelle et redécouvrir son Identité Eternelle, qui est divine. Or, malgré son caractère parfois initiatique, et des rituels dont certains se rapprochent du Tantrisme, la Wicca est une religion sans véritables Mystères : elle ne propose pas à l’individu le dépassement de lui-même à travers l’ascèse (quelle que soit la forme qu’elle peut revêtir), mais seulement la célébration de ce dernier à travers les pouvoirs qu’il acquiert sur le monde.

C’est là un aspect de la Wicca qui, entre beaucoup d’autres, est particulièrement en accord avec la civilisation post-moderne et son hyper-individualisme : son côté connecté et son souci du contrôle par l’individu de son environnement. Et l’on rejoint là la sorcellerie et ses nombreux points communs avec la technologie profane en tant que volonté de puissance. Aussi devrons nous, à présent, tenter de démêler l’écheveau de ces notions connexes de sorcellerie, de magie et de religion.

Ce qu’on dénomme, depuis l’Antiquité, magie, n’est rien d’autre que la faculté naturelle de l’homme d’agir sur des plans se situant au-delà des domaines strictement corporels et matériels de l’existence. Il s’agit de la possibilité pour un individu de projeter son action et sa perception au-delà de ce qu’on appelle communément le monde sensible, dans le monde imaginal, ou du moins certaines de ses zones les plus proches du domaine corporel. La magie relève de tout phénomène pour lequel la séparation nette et durable entre sujet et objet n’est pas possible. Comme toutes les facultés humaines, les facultés magiques ont été intégrées à la culture depuis les origines de l’humanité.

Etant essentiellement d’ordre perceptif et technique, ces facultés sont, en soi, moralement neutres, comme leurs homologues du domaine matériel. On pourrait les rassembler sous le terme de capacités hiérotechniques, ou de technologies imaginales. Elles varient d’un individu à l’autre et peuvent se transmettre par l’éducation. Les Anciens les avaient qualifiées de noms variés, que les Grecs avaient globalement rassemblés sous l’appellation de magie, empruntée au monde Perse. En effet, les mages étaient, dans l’ancien Iran, les membres de la caste sacerdotale homologue à celle des brahmanes de l’Inde, civilisation au demeurant très proche. Ils étaient, au dire de nombreux auteurs, préposés aux cultes de la religion mazdéenne, et particulièrement pointilleux sur les rituels et sur la pureté que ces derniers supposaient.

Fort de cette étymologie, nous pouvons en déduire que la magie, en tant qu’être de culture, n’est autre qu’une science sacerdotale, un art sacré. Sa pratique est inhérente à toute pratique religieuse ; en ce sens on peut affirmer que tout rituel relève de la magie. Celle-ci n’est que l’expression dans notre vie quotidienne du métabolisme imaginal de l’univers : la poésie en est une autre, sorte de magie pratiquée par d’autre moyens…Ainsi, la magie, base de toute action sacrée, est ici le quasi synonyme de théurgie : à la fois acte tourné vers le divin et acte divin, simultanément édifiant et déifiant.

Tout se complique lorsqu’on articule la notion de magie à celles de religion et de sorcellerie. Car ici interviennent de nouveaux et nombreux paramètres : qui pratique, sous quelles conditions, et en vue de quoi. Pour la religion, on peut dire qu’il s’agit de la formalisation magique d’une spiritualité, codifiée afin de permettre aux individus d’une communauté donnée, collectivement ou non, d’entretenir des relations régulière et satisfaisantes avec les mondes invisibles d’une part, et de conquérir leur identité ultime, d’autre part. En ce sens, la sorcellerie, si elle est vue comme une forme de Chamanisme, est bien une religion.

La notion de religion implique donc celle d’institution et de communauté. En tant que méta-institution mettant en relation avec une méta-société, elle suppose la recherche d’une cohésion autour d’un bien commun et l’instauration d’un contrat, ainsi que l’élaboration d’un code partagé. Tout cela suppose une certaine cohérence, qui fait de la religion un tout organique s’exprimant dans le temps par un calendrier, dans l’espace avec un sanctuaire, enfin dans l’espace social avec des codes symboliques et des personnes investies de la fonction sacerdotales, érigées ou non en caste. Trois choses fondent donc la religion : le temple, le calendrier, le sacerdoce.

Or, rien de tout cela n’existe vraiment dans la sorcellerie, qui est avant tout une affaire privée. Dans son acception commune, existant dès l’Antiquité, un sorcier ou une sorcière est avant tout un individu disposant de certains pouvoirs qualifiés à tort de surnaturels ou prétendant en disposer, et en usant à des fins à la fois pragmatiques et privées, pour modifier l’ordre apparent des choses selon son désir. Ainsi, les anciennes religions Païennes ont presque unanimement condamné la sorcellerie, avec des nuances il est vrai. C’est également le cas pour les religions dites « premières », comme celle des Navajos ou des Aborigènes Australiens, par exemple.

Il est vrai qu’une certaine ambiguïté n’est pas à exclure dans certains cas, comme celui du Vaudou Haïtien ou de ses homologues Afro-Caribéens. Un hungan sera, par exemple, réputé travailler « de la main gauche » ou « de la main droite ». Mais ces activités sont tout à fait distinctes de sa fonction sacerdotale qui consiste essentiellement à établir un lien profitable entre sa communauté et les Loas, à dispenser un savoir divinatoire et mythique, ainsi qu’à transmettre l’initiation. Le fait que, pour des raisons historiques, une certaine confusion ait été, dans ce contexte, entretenue, entre l’action magique privée et l’art sacerdotal communautaire à précisément beaucoup nui au Vaudou Haïtien, en lui attachant une réputation aussi sinistre que pittoresque, dont il a encore aujourd’hui beaucoup de peine à se libérer .

En effet, l’accusation de sorcellerie, comme celle, très proche, de superstition, à toujours servi aux conquérants vainqueurs à stigmatiser cultuellement les peuples vaincus. Depuis l’Antiquité, la sorcellerie est la religion de l’autre. Ainsi les Romains qualifiaient-ils les Marses du centre de l’Italie de redoutables magiciens. Et ceux-ci, d’ailleurs, ne démentaient pas cette accusation. Et pourquoi l’auraient-ils fait ? C’était désormais la seule arme un tant soit peu efficace dont ils disposaient contre leurs maîtres…Les peuples vaincus ont tendance à intérioriser l’image qui leur est imposée par les vainqueurs, pour s’en protéger par une sorte de défense culturelle passive. C’est précisément le cas du Vaudou, de la Santeria ou du Candomblé.

Et c’est sans doute là une des clés d’explication (mais non la seule), qui permet d’expliquer aujourd’hui le succès d’une religion sorcière (malgré la contradiction interne que renferme cette notion). En effet, le vingtième siècle, qui vit la naissance de cet engouement, peut être lu, du point de vue spirituel, comme le passage de la subversion de la religion à la religion de la subversion, à travers l’éclosion de religions subversives. La Wicca est au cœur de cette évolution, même si elle n’en représente qu’un aspect.

Or, la Sorcière, magnifiée dans son ouvrage éponyme par Michelet dès le XIXème siècle et devenue ainsi une figure romantique, tombait à point nommé pour incarner cette subversion, tant sociale que sociétale et écologique. Mais cette valence de la sorcellerie n’est plus essentiellement religieuse, elle est devenue bel et bien politique (au sens large du terme). La sorcellerie propose, dès lors, une sacralisation de la marginalité et de la contestation telles qu’elles ont émergées dans les sociétés occidentales durant les années 50 et 60.

C’est d’abord, bien sûr, la contestation féministe de la société patriarcale : la Sorcière est ainsi l’image projetée de la femme puissante, savante et dangereuse (beaucoup de ses émules « travaillent » d’ailleurs avec des Déesses dangereuses comme Sekhmet ou les guerrières comme la Morrigan), capable de mettre en échec l’ordre dont elle est victime (ordre violent symbolisé par le burning time, équivalent sorcier de l’époque des martyrs pour les Chrétiens). De même, en tant que sagefemme et femme sage, la sorcière contemporaine prend souvent sa revanche sur une culture privilégiant le rationnel et le scientifique. Ainsi se réclamera-t-elle, au contraire, d’un savoir intuitif, nocturne et lunaire, alternatif au discours « officiel » « cérébral » et, pour finir, « patriarcal ».

Malheureusement, exceptées quelques illustres figures de l’écoféminisme sorcier comme Starhawk, cette mixture ne donne la plupart du temps qu’un désolant confusionnisme intellectuel qui, de plus, n’a qu’un impact très limité d’un point de vue militant…La sorcellerie, comme religion de vaincus, est condamnée à la marginalité culturelle, si ce n’est cultuelle. Or, le Paganisme ne peut ni ne doit partager ce destin, étant, pensons-nous, la religion naturelle de la majorité des âmes en ce monde. Il constitue, contrairement à la sorcellerie qui n’en est que la contrefaçon parodique, une authentique voie spirituelle, tant religieuse qu’initiatique.

Cependant, l’acception de la sorcellerie comme religion vaincue ou religion subversive est loin d’être la principale. Comme nous l’avons vue plus haut, la Sorcellerie est d’abord une confiscation de l’action sacrée par un ou plusieurs individus pour leurs intérêts propres. Elle n'est, ni plus ni moins, qu'une privatisation du sacré. Elle constitue à ce titre une sorte de parasitisme spirituel, un détournement du sacré au profit d’individus néoténique refusant le caractère transformant de l’institution religieuse à laquelle, du reste, ils sont la plupart du temps intégrés en apparence.

Cela s’observe d’ailleurs particulièrement nettement dans les systèmes monothéistes, où la sorcellerie consiste essentiellement en une inversion de la sacralité mobilisée par ceux-ci : c’est là le sens des fameuses « messes noires » et de tout le folklore qui les accompagnent et qui, malgré son côté granguignolesque, n’en est pas moins réel. Il est significatif, à cet égard, que les sorcières contemporaines aient tant de mal à se désolidariser des oripeaux satanistes qu’on leur prête à tort : elles font un peu penser à ces Chrétiens qui se plaignent qu’on qualifie leur religion de culte triste et morbide.

En tant que manifestation de la volonté de puissance individuelle, la Sorcellerie fut associée au mal bien avant l’avènement des monothéismes. En effet, le fait de vouloir modifier l’ordre des choses à son profit, de « vouloir décrocher la lune » (certaines formules de la sorcellerie antique menacent en effet de faire descendre la lune, voire d’arrêter le soleil ou même de bouleverser l’ordre cosmique dans son ensemble, comme on le voit aussi au début du roman d’Apulée, l’Âne d’Or, avec les fameuses sorcières de Thessalie), est aux antipodes de la piété qui, au contraire, consiste à se conformer à l’ordre du monde et à l’épouser pour se modifier soi-même en se grandissant. Aussi, les Polythéismes antiques, notamment Grecs et Romains, ont en général condamnée la sorcellerie.

Tout se passe comme si le sorcier, à l’inverse du théurge, cherchait à réduire les Dieux à sa propre stature pour en faire des animaux domestiques, alors que ce dernier cherche au contraire à se hausser à la taille des Dieux en perdant son caractère animal (ou en le sublimant). Ainsi, la sorcellerie constitue bien une inversion : inversion de la sagesse d’une part, et inversion de la sacralité cosmique du sacerdoce, d’autre part.

L’inversion de la sagesse se lit dans l’attitude morale du sorcier : alors que le Sage, et notamment le Stoïcien, fonde se sagesse sur l’Amor fati, c’est-à-dire qu’il apprend à vouloir ce qui lui arrive afin de se conformer au Destin, le Sorcier au contraire met tout en œuvre pour qu’arrive ce qu’il veut, c’est-à-dire prétend infléchir le destin à ses intérêts, un peu comme l’homme moderne qui, par sa technologie, n’hésite pas à sacrifier son environnement sur l’autel de son confort personnel. Cette machination, cette instrumentalisation du réel relève du pouvoir ; or, le pouvoir s’est toujours défié de la sagesse, et la sagesse, du pouvoir. Assurément, si une démocratie magique voyait le jour, on peut gager qu’a court terme, plus personne ne mangerait à sa faim, car il ferait toujours « beau » !

C’est là la goétie de l’égo, qui inverse les rapports naturels de la partie et du tout : au lieu de conformer la première au second pour l’y intégrer et, ce faisant, la transfigurer en en faisant l’image vivante de la totalité, le sorcier prétend au contraire asservir la tout à la partie, en détournant les lois de l’ordre universel au profit d’un désordre particulier, partial et partiel. Ainsi, lorsque le sorcier lance un sort, il exerce sur autrui un véritable viol spirituel dans la mesure où il prétend contrôler ou modifier autrui, souvent à son insu, et contre sa volonté, toujours. C’est donc à une tyrannie arachnéenne que nous avons affaire.

Qu’il existe une sorcellerie « blanche » n'y change rien, car elle n’est que l’antidote à ce poison spirituel, sans lequel, d’ailleurs, elle n’existerait pas. Il est significatif à cet égard que les sorciers et sorcières ont, de tout temps, été réputés empoisonner les sources : en grec, Pharmakon signifie à la fois poison et remède. L’action sorcière, relevant du venin de l’égo, est bien toxique, dans la mesure où elle a tendance à empoisonner les sources de la magie. Or, si l’efficacité de cette dernière est tenue pour réelle, au même titre par exemple que celle d’un arc (toxos), rien n’empêche qu’elle soit d’abord mise en œuvre dans un sens offensif plutôt que défensif. Penser le contraire serait aussi naïf que de croire que les armes furent inventées pour protéger la veuve et l'orphelin.

Contribuant donc à accentuer le divorce entre la partie et le tout, la sorcellerie se présente également comme l’envers de l’alchimie, qui est la science de la sacralité matérielle, et, à ce titre, la chimie du sacrifice en tant que base opérative de toute religion authentique. En voulant, en effet, transformer le monde extérieur sur le modèle de leur intériorité pour en renforcer les caractéristiques égotiques, les sorciers agissent à l’inverse des alchimistes qui acceptent, par l’humble travail sur la matière, de se transformer eux-mêmes pour s’identifier à l’univers dont ils ont suivi la loi à l’instar celle d’un maître.

Or l’alchimie, comme ontochimie, n’est autre que la science du métabolisme cosmique de l’être, science à la fois médicinale et musicale qui est à la base de toute action sacrale, autrement dit de toute pratique religieuse. Lorsque le prêtre contribue à célébrer les noces du ciel et de la terre, le sorcier, lui, attise en sous-main leur scène de ménage, en fomente le divorce et, à terme, la désagrégation du Tout que le culte avait contribué à unir. Si la sorcellerie procède parfois à des sacrifices, c’est accidentellement, dans un but essentiellement utilitaire et privé : c’est donc plutôt un dé-sacrifice qu’elle accomplit. On retrouve-là la logique d’inversion, de profanation.

Car son action est, en effet, fondamentalement profane, et c'est pourquoi l'idée d'une religion sorcière est une aporie. Le sorcier agit sans aucune cohérence préalable, qu’elle soit calendaire ou théologique, mais au coup par coup, par expédients. Ses actes anecdotiques ne visent que des buts pragmatiques relevant du domaine hylique ou, au mieux, psychique : tout ce qui relève de l’intelligible lui est étranger. Son action ne s’inscrit d’ailleurs dans aucune weltanschauung et ne relève d’aucune véritable perspective eschatologique ou métaphysique. Il bricole, fomente et manigance quand le prêtre œuvre, célèbre et accomplit. Son activité est bien un travail, au sens moderne et profane du terme, à savoir une œuvre déchue et désarticulée, une action déserticulée et dénuée de toute pureté ; il agit dans et par la poussière, et non par la lumière, en vue du cristal. Le sorcier se livre à l’œuvre de Typhon, dans la mesure où il n’ajuste rien, mais, au mieux, « arrange ».

On comprend mieux dès lors pourquoi la sorcellerie, et la pratique individuelle de la magie en général, sont considérées par plusieurs voies traditionnelles comme des obstacles à la progression spirituelle. C’est notamment le cas dans l’Hindouisme où il est nettement spécifié que l’acquisition par le Yogi de facultés (siddhi) paranormales disperse l’âme et nuit à l’ascèse en renforçant certaines dispositions subtiles de l’égo. En effet, un praticien ayant acquis ces fameux pouvoirs, même s’il s’en sert pour le « bien », est tenté d’en abuser et, surtout, de croire à tort qu’il est arrivé au terme de la Voie qu’il s’est assigné. Il développera des potentialités inférieures de son être au détriment de la poursuite de son élévation, un peu comme ces arbres qui, au lieu de s’élancer vers la lumière du ciel, dispersent leur sève dans des branches basses.

Platon condamnait également la magie pour des raisons analogues ; une certaine lecture des mythes Grecs permet en outre de mettre en évidence ce type d’enseignement. L’épisode de Calypso, par exemple, où l’on voit Ulysse repousser les facilités que lui propose la Nymphe d’Occident s’il reste éternellement avec elle, dans la vie occulte (calypsô = la cachottière), est significatif. Il préfère continuer à affronter les périls de la mer pour retrouver l’amour de son épouse, dans la vie quotidienne. A son image, votre serviteur n’est qu’un Monsieur Jourdain de la magie : il en fait sans le savoir, et tient pour probable qu’elle n’est pas autre chose qu'une poésie opérative. La véritable magie n’est sans doute pas à chercher ailleurs que dans la Nature.

De même, poussé par cette vaine curiosité qui nous rend friand d’extraordinaire, d’insolite et de merveilleux, et dont nos contemporains sont plus que jamais friands, Lucius, le jeune héros écervelé du roman d’Apulée cité plus haut, en vient à fréquenter les sorcières de Thessalie. Mal lui en prend : l’une d’entre elle, en lieu et place des savoirs extraordinaires auxquels il aspirait, le transforme en âne. Ce n’est qu’après d’innombrable tribulations sur les routes de l’Empire qu’il finira par trouver le salut grâce à Isis, la…magicienne suprême !

Car les Anciens en général, et les Grecs en particulier, n’ont pas négligé, dans leurs mythologies, la question de la magie et même de la sorcellerie. Les Egyptiens, pour commencer, nous rappelle que la Magie est une puissance fondamentale, étant d’abord l’apanage des puissances divines et, de fait, l’une d’entre elles. En effet, dans leur allélousie, les divinités sont toutes ensembles la totalité de la Puissance et l’un de ses aspects. C’est Héka, la puissance magique personnifiée, dont Isis est le vecteur le plus efficace en tant que Ouret-Hékaou, « Grande en Magie ». Elle a d’ailleurs acquis cet immense pouvoir par un stratagème qu’on pourrait, par ignorance, qualifier de manipulation.

Mais ce serait faire preuve d’une bien courte vue, car ce serait oublier que les Dieux, pour anthropomorphes qu’ils nous paraissent tant par nécessité que par providence, ne sont pas des individus. Leur magie ne relève pas de l’action calculée, et n’a rien d’une machination : elle est le résultat spontané de leur rayonnement créateur. C’est pourquoi le mythe égyptien nous enseigne que, si tous les Dieux sont des puissances magiques (la magie émane, à l’origine, de leur Père, ), l’un d’entre eux est la magie en tant que puissance. C’est là ce que les Indiens ont appelé Mâyâ, la Puissance de la manifestation en tant qu’Illusion, la Puissance de fascination du phénomène en devenir, dans son perpétuel écoulement bigarré. Et cette Magie cosmique n’est autre qu’un jeu : jeu sexuel et créateur que la Divinité joue avec elle-même.

Si cette Magie divine semble aux antipodes de la sorcellerie, c’est d’une part que, comme nous l’avons évoqué plus haut, les Dieux ne sont pas des individus, d’autre part parce qu’au niveau mythique, c’est une question de perception qui différentie les deux. En effet, pour un individu, par définition limité, la Providence peut prendre un aspect sombre dans la mesure où elle s’oppose à ses désirs. Ainsi, elle prendra la forme funeste de la Nécessité et sera volontiers personnifiée par une image sinistre évoquant le maléfice et la transgression. Et Mâyâ se changera en la terrifiante figure de Kâlî, la Puissance de destruction du Temps. A cette Nécessité cosmique, l’individu opposera alors volontiers une contre-magie, solution de facilité consistant à répondre à la division par la division, au diabolon par le diabolon. Ainsi, le recours à la magie est le plus souvent un aveu d’impuissance métaphysique, un refus de la Totalité.

Dans le monde Grec, plusieurs figures mythiques peuvent répondre à cet archétype. Outre Ananké, la Nécessite, trop abstraite pour que nous nous y attardions, on trouve bien sûr la personnalité immense et extrêmement complexe d’Hécate. D’origine solaire, mais elle-même lunaire, Divinité primordiale exerçant sa puissance sur le cosmos dans sa totalité, et particulièrement maîtresse de ses aspects occultes et inquiétants, elle est, entre autres, la Dame des spectres et la Patronne des sorcières. Celles-ci ont donc, dans le cosmos Grec, toute leur légitimité… Mais cela ne saurait les instituer comme archétypes d’une normalité religieuse, pas plus, par exemple, que les voleurs, dont Hermès est le saint patron, ne sauraient constituer le paradigme politique de la cité.

Quant à Médée et à Circé, à la jonction du divin et de l’humain, elles nous donnent à voir de manière exemplaire les aspects de la sorcellerie en tant que développements possibles du destin individuel. Les deux, d’ailleurs, mettent en scène les rapports du masculin avec le féminin puissant, comme en une une sorte de revanche. Circé réduit les hommes bestiaux à ce qu’ils sont réellement, et l'illustre Médée se venge des avanies que le médiocre Jason lui fait subir. Leur sorcellerie est donc, d’une certaine manière, la préfiguration de l’aspect politique de la sorcellerie moderne dont nous parlions plus tôt, mais sur le plan archétypal.

Toutes ces figures mythiques nous montrent sans ambigüité que la magie, et en particulier la sorcellerie, sont des composantes incontestables du Cosmos tant il est vrai que celui-ci n’est jamais, en définitive, qu’une apparition. En tant que réalisation dans l’être de possibilités de manifestation, il est en lui-même une chance, un sort jeté, en quelque sorte, au Chaos. A ce titre, sa perfection ne peut, paradoxalement, exclure une part d’imperfection pour être complète. Au cœur même du Cosmos, c’est le bouillonnement occulte du chaudron du Chaos qui en fait un vivant, le vivant, « seul de son espèce ». Sans ce désordre providentiel jetant sur lui son ombre, le Cosmos ne serait qu’une statue sans vie, momifiée dans sa perfection inerte. Et cette goétie créatrice est, précisément, sorcière.

La divinité qui assume le mieux ce merveilleux paradoxe est sans contexte Dionysos, le Bruyant, le Seigneur de la Pagaille. C’est par lui qu’arrive le bienheureux scandale qui fait de ce monde un monde et non une étude de notaire. Par son divin délire, il délie les êtres du corset oppressant de la Nécessité, et permet à tout un chacun, pris dans ses contradictions et sa médiocrité, d’entrevoir dans la pourpre du vin et les brillants artifices du théâtre la lumière soudaine de la Providence. Le vin, qui est son manteau, est la sagesse du profane, et la fête, la méditation du peuple. C’est Liber qui porte en lui la force créatrice de la subversion et qui lui donne sa dimension sacrée, c’est lui qui nous montre la voie transgressive comme promesse de l’extase unitive.

Mais il ne ment jamais : en tant que Dieu liquide, il ne se donne qu’a qui est capable de le recevoir, sinon, il déborde. Ses mythes ne sont pas des feuilletons pour teenagers en quête de sensations, et son évangile n’a rien d’un guide de développement personnel. Il y a, dit-on, beaucoup de porteurs de thyrse, et peu de bacchants (Platon, Phédon 69c) : car participer à la quiddité du Dieu exige ce que la sorcellerie ne prescrira jamais : célébrer le sacrifice de soi-même, renoncer gaiement à son propre moi, et, finalement, se jeter à soi-même un sort.

Dionysos est l’opérateur du grand désenvoutement, celui qui libère la personne (personna était, en latin, le masque de théâtre) d’elle-même en l’ouvrant vers l’Infini. Mais pour que celle-ci en vienne à célébrer ces noces éternelles, il faut que l’individualité soit morte en elle. C’est ainsi qu’Ariane abandonnée par Thésée épousa en Dionysos son identité ultime, et que Sémélé fut foudroyée pour accoucher dans l’incendie du Soi d’un enfant éternel.

Aussi, plutôt qu’une religion sans sagesse ni mystères, c’est-à-dire finalement une non-religion, c’est à celle des Ménades que convie, nous semble-t-il, l’appétit légitime de liberté et de puissance des sorcières contemporaines. Car elles sont bien peu attirées par les sorts et les poisons, mais aspirent bien plutôt à la connaissance, à la guérison et à l’œuvre sacerdotale. La sorcellerie dont se réclame la Wicca relève donc plutôt du chamanisme que de la magie noire, et ressortit de l’œuvre de l’Abeille plutôt que de celle de la Mouche.

Les Ménades qui dansent leur extase dans le cortège bacchiques, ces guerrières dont les armes sont les thyrses verdoyants et les montures des tigres bondissants, sont bien plus adaptées à ces désirs-là que les jeteuses de sort que l’Âge classique à tragiquement mise en exergue. Tournoyant dans la joie absolue de leur souverain sacerdoce, leurs jupes épousant les orbes du cosmos au rythme de leur propre cœur, elles nous lancent en souriant cet oracle : être Païen, c’est pas sorcier !