mercredi 11 octobre 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen

Q comme Quête héroïque, salut.


Un des nombreux points de différence entre les Paganismes et les Monothéisme est le problème du salut. Beaucoup de Païens insistent fort justement sur le fait que nos spiritualités ne sont pas fondées sur l’espérance d’un quelconque salut, et que le Païen n’attend rien de sa piété, si ce n’est la joie qu’il en éprouve, ici et maintenant. Intrinsèquement libre, l’homme pieux célèbre les Dieux et les Déesses parce que tel est son bon plaisir et que telle sa nature. Il vit dans la beauté de l’instant sans attendre aucune récompense, ni dans ce monde, ni dans l’autre : son bonheur ne dépend donc pas du bon vouloir des divinités, devant lesquelles, au demeurant, il ne se prosterne pas.

Assurément, cette attitude est authentiquement Païenne, mais elle n’est pas la seule attitude Païenne possible : plus que par la pluralité des instances divines, le Paganisme est caractérisé par la pluralité de la foi. Or, les tenants de la piété décrite plus haut ont tendance à présenter celle-ci comme la seule acceptable pour qui se réclame du Paganisme. Le mot « salut » est pour eux d’emblée suspect de contaminations judéo-chrétiennes, et, à ce titre, à bannir. A l’appui de leurs thèses, ils convoquent bien souvent l’Histoire, cette Révélation de substitution de ceux qui sont orphelins de celle du Dieu Unique.

A les en croire, si la notion de salut est entrée dans la mentalité Païenne, c’est par l’effet d’une dégénérescence progressive de celle-ci, dégradation qu’ils attribuent à des causes diverses, parmi lesquelles le développement des villes, de l’intellectualisme, quand ce n’est pas le mélange des peuples ou l’universalisme. Pour ces archaïsants, il aurait existé un Âge d’Or où les Païens auraient vécu une sorte d’extase généralisée de l’instant présent, sans aucune espèce de pensée eschatologique ou spéculative, ni aucune projection post-mortem

Cet âge d’Or se serait situé selon eux à l’âge homérique, antérieur au fatal tournant des VIème-IVème siècles avant l’ère vulgaire, cette fameuse « période axiale » théorisée par Karl Jaspers, où sont apparus les grands Sages prédicateurs des premières théories sotériologiques, comme le Bouddha, Zoroastre ou, un peu plus tard, Pythagore ou Orphée. A partir de là, le ver était dans le fruit, et Paul de Tarse déjà sur l’Agora.

Cette position archaïsante, certes, ne manque ni d’attrait ni d’intérêt…Il se peut même que, au corps défendant de ses partisans, elle soit une des plus puissantes expressions d’une notion spécifiquement Païenne de salut. Mais, si cela doit être, ce ne sera qu’au prix du passage par le crible de la critique la plus minutieuse.

Car, au premier abord, elle émet de très lourds relents de romantisme moustachu et chevelu. Elle relaie les poncifs les plus éculés sur l’ardeur naïve des peuples natifs, ces bons sauvages que la civilisation n’a pas encore corrompus et qui ne s’embarrassent pas d’idées compliquées susceptibles de les affaiblir et de les « énerver » (au sens ancien du terme). Déjà les Romains (Tacite et consorts) se complaisaient à ces images d’Épinal, à propos des peuples qu’ils avaient soumis…Pendant qu’eux-mêmes, peuple « décadent » …Se contentaient de dominer le monde, excusez du peu.

Ainsi, l’anti-intellectualisme nous est-il toujours apparu comme un luxe d’intellectuels.

Mais revenons au salut, qui en est distinct. Il serait, pour commencer, souhaitable, comme toujours, de préciser ce qu’on entend par ce terme d’origine latine et qui, bien souvent, nous embarrasse par son extraordinaire polysémie. Que signifie le latin salus, salutis ? Convoqué séance tenante, notre fidèle Gaffiot nous enseigne que ce vénérable vocable signifie d’abord la santé du corps, puis, plus largement, la conservation (de l’État, du Droit, des libertés…), et enfin la santé morale, voire le perfectionnement. D’où son utilisation pour saluer, c’est-à-dire pour complimenter. Sur quoi le Bailly, poussant son collègue du coude, y va de sa sôtêria (-as). C’est, dit-il doctement, le salut (me voilà donc bien avancé), la préservation, la conservation des personnes, et plus largement la sécurité.

A quelques nuances près, Grecs et Latins s’entendent donc pour une notion qui tourne autour de la santé (de l’âme et du corps), de la sécurité des personnes et de l’intégrité des biens, ainsi que de la conservation d’une situation avantageuse et digne d’éloges. Rien là, nous diras-t-on, qui touche à une quelconque perspective de survie et de bonheur dans l’au-delà.

Mais, outre que le terme peut aussi concerner une autre vie que la vie présente (ce que nous examinerons plus bas), il est déjà symptomatique chez les Anciens d’un désir tout naturel d’obtenir la sécurité et la pérennité d’une bonne situation en cette vie. En effet, ceux-ci ne se privaient pas de faire, dans leurs prières, des demandes nombreuses et variées pour la conservation de leur corps et de leurs biens, ainsi que de leur communauté ; en témoignent les nombreuses et célèbres formules de la liturgie romaine comme do ut des (« je donne pour que tu donnes ») ou uti sies volens propitius mihi domoque etc. (« pour que tu me sois propice ainsi qu’à mon foyer etc. »). Sans parler des nombreuses épiclèses qui qualifient les Dieux et Déesses de « sauveurs » ou « secourables » (sôtêr, sôteira, salutaris, épékoos…)

Mais, objectera-t-on, cela ne préjuge en rien d’une espérance eschatologique en une survie post mortem. Et l’on aura raison, sauf que…Cela ne la contredit en rien. Il est fort probable que, comme de nos jours, les perspectives eschatologiques, que leur portée soit cosmique ou individuelle, n’aient pas préoccupé le commun des mortels. Mais il est certain en revanche que, du plus lointain que nous soyons en mesure de scruter dans le passé, on trouve un appétit inextinguible du Grand Ailleurs, du Retour Absolu, et d’une survie bienheureuse dans l’Au-delà.

Les témoignages sont nombreux et remontent parfois très loin. En Égypte, les Textes des Pyramides (Ancien Empire), puis ceux des Sarcophages (Moyen Empire) relèvent de telles espérances. Elles ne concernent, au début, que la personne du roi, mais se « démocratisent » avec le Livre de Sortir au Jour (Nouvel Empire). Pendant que les gens des bords du Nil spéculaient sur les destinées dernières de l’humain, les peuples sémitiques de Mésopotamie assignaient à leur défunts une survie triste et monotone dans l’inframonde, à l’image, bien plus tard, des Grecs de l’époque homérique. Ainsi, l’espérance eschatologique ne semble pas dépendre d’une évolution, mais semble variable d’un peuple à l’autre à une époque donnée.

Plus encore, au sein d’une même culture, il semblerait que les perspectives soient variables d’une école de pensée à l’autre ou même d’un individu à l’autre. Ainsi, en Grèce ou à Rome, certains sages (comme Sénèque, Lucrèce ou Épicure) ne s’embarrassent pas de spéculation sur l’après vie, alors que d’autres, en revanche, en font de minutieuses descriptions (Cicéron, Platon). 

Quant aux fameux « Mystères » à qui l’on prête l’introduction tardive de la sotériologie dans le monde gréco-romain, ils ne semblent pas si tardifs que ça, d’après Walter Burkert, notamment (Les Cultes à Mystères dans l’Antiquité, Les Belles Lettres, 1992), et si l’on en croit la datation de l’Hymne Homérique à Déméter (VIème siècle, voire « plus haut », selon Jean Humbert) porteur de sa « belle espérance ». De plus, les Lamelles d’Or dites orphiques (Vème siècle avant l’e.v.) témoignent d’une vision eschatologique tout à fait précise. Enfin, Pythagore lui-même (même si les vers d’Or qui lui sont attribués sont de rédaction tardive) ne dit-il pas : 69- après avoir établi comme conducteur le sens qui vient d’en haut plein d’excellence 70- puis après l’abandon de ton corps, tu arriveras au libre éther 71- tu seras Dieu immortel, un Dieu qui ne meurt point, et non plus un mortel.

Ainsi, même à haute époque, les religions Païennes ont témoigné d’une tendance marquée à la quête de l’immortalité par l’excellence et par la sagesse. Devenir Dieu est, sinon le but du Paganisme en tant que tel, du moins le but de nombreux Païens, et depuis très longtemps.

De nombreux mythes, d’ailleurs, en témoignent, qui mettent en scène des Héros aux aventures variées, dont la plupart, sinon tous, poursuivent une quête. Cette quête semble même être presque un invariant du mythe héroïque. Tout se passe en effet comme si l’épopée était une sorte de propédeutique à l’époptie. Le parcours héroïque présente cependant plusieurs modalités : dans le cas d’Héraclès, il s’agit d’une série cohérente d’aventures représentant chacune une mission assignée au Héros ; dans le cas d’Ulysse, la quête prend la forme archétypique du Retour (nostos). Dans tous les cas, elle représente la reconquête d’un état antérieur parfait, perdu lors de circonstances qui varient d’un Héros à l’autre.

Cette quête peut également prendre la forme d’une enquête plus ou moins heureuse : c’est le cas d’Œdipe ou de Thésée. Dans ce cas, la quête héroïque s’apparente à celle de la sagesse ou d’une connaissance d’un ordre supérieur, la Gnose, qui transcende la simple connaissance conjecturale, l’opinion qui à cours dans la masse des "nombreux".

Ainsi, la recherche du Héros comme celle du Sage n’est-elle finalement rien d’autre que la quête de soi, c’est-à-dire l’obéissance ultime à l’indépassable précepte delphique « Connais-toi toi-même ». La quête du Héros et l’enquête du Sage sont les deux modalités de la reconquête de l’Homme par lui-même, l’une sous le mode de l’action, l’autre de la contemplation.

On a cependant souvent affirmé, avec raison, que le Héros représente par définition une exception ; de même, on attire l’attention sur le fait que la survie post-mortem, correspondant à l’apothéose du Héros, n’est pas promise au commun des mortels, mais à l’élite politique ou religieuse, représentée par le Roi ou le Prêtre, qui seraient pour ainsi dire la forme professionnelle, institutionnalisée, du Héros et du Sage. A propos de L’Égypte, par exemple, il est courant de lire que la survie post mortem s’est « démocratisée » avec le rite de momification qui la suppose, à partir du Nouvel Empire. Il est de bon ton chez certains Païens d’y voir un signe certain de décadence.

Or, cela nous semble à la fois vrai et faux, comme nous semble à la fois vrai et faux le fait que les religions Païennes sont des religions du salut. C’est une question, comme toujours, de point de vue, et par conséquent de souplesse d’esprit. 

Si l’on affirme, en effet, que seul le Roi survit, on ne se trompe pas : seul le Roi survit en nous, de même que seul le Sage en nous se connaît vraiment intégralement. Or, qu’est-ce que le Roi ? C’est notre identité illustre, la Personne que nous sommes au-delà de toutes nos individualités circonstancielles. C’est notre dimension polaire, surplombant notre état populaire, c’est-à-dire la multiplicité pulvérulente de tous nos moi. L’état royal est donc potentiellement présent en chacun de nous, et cela de toute éternité. Il n’est que de l’actualiser : mais cela, en revanche, ne saurait être le fait de tous, du moins en même temps et selon une modalité historique. Voilà pourquoi nous nous affirmons résolument élitiste au regard du temps, mais égalitaire au regard de l'éternité.

La quête est donc toujours réservée aux êtres d’exceptions, qu’on appelle les Héros. Elle est, comme les Mystères d’Éleusis, proposée à tous, mais peu s’y engagent. Chaque génération connait peu de sages et peu de héros. Mais chaque génération en connait, car la Génération contient nécessairement en elle la voie qui permet de lui échapper. A chaque génération, des êtres prédestinés sortent du devenir : c’était leur tour d’émerger hors de la Caverne, au grand soleil intelligible. Peut-être même préparent-ils l’évasion des suivants. 

La quête est donc exceptionnelle, mais nécessaire. Libre à chacun de végéter dans un état de contentement médiocre ; il faut pourtant que les aigles puissent prendre leur essor du milieu des moineaux. La religion est faite, quant à elle, pour tous les oiseaux, qu’ils nagent, qu’ils volent ou qu’ils marchent, qu’ils picorent des grains, qu’ils pêchent ou qu’ils déchirent des proies. C’est en vertu de cet élitisme démocratique, ou de cette aristocratie égalitaire, comme on voudra, qu’on peut affirmer que personne n’est censé ignorer l’âge d’Or, mais que chacun y arrive à son pas

C’est pourquoi selon nous le but de l’État n’est autre que de permettre à ceux qui le souhaitent d’entrer dans la quête et dans la contemplation : son rôle est de remettre les pendules à l’Or, et rien de plus. Mais il ne saurait fausser les horloges du Destin, emprisonner les sages ou castrer les héros, sous peine de devenir pervers.

Et pourtant, tout héros qui se respecte commence par refuser d’en être un. Tout héros, en effet, aspire avant tout à vivre la vie ordinaire à laquelle tout un chacun a droit. Il souhaite une existence paisible, heureuse et bien équilibrée entre sa famille et la société de ses semblables. En un mot, il se veut conforme à l’idée d’humanité qui prévaut dans sa culture. C’est qu’il ne sait pas, le héros, qu’il en est un ; il ignore sa prédestination. Même s’il en a parfois l’intuition, il repousse cette idée qui le gêne ou qu’il trouve saugrenue, voire indécente. 

L’anti-héros, au contraire, est né persuadé de son destin exceptionnel. Il poursuit nuit et jour ses chimères et ne rêve que prouesses et quêtes aventureuses. Il ne croit pas, il sait, que son étoile le guide infailliblement vers la gloire prochaine de sa culmination au firmament de l’humanité. Et, d’une certaine manière, il ne se trompe pas entièrement : il est prédestiné à mettre en valeur le héros, soit en s’y opposant, soit par contraste. Il est l’instrument indirect de la Providence, l’enclume sur laquelle la Nécessité battra le fer incandescent du héros. Mais le destin ne l’a pas choisi, lui : il a jeté son dévolu sur celui qui le fuyait et non sur celui qui le courtisait.

Les mythes et les légendes sont pleins de ce paradoxe, qui expriment de maintes manières ce schème ontologique. Deux êtres symétriques, quasi semblables, voire jumeaux, voient s’inverser leur destin en un chiasme où ce qui était initialement réservé à l’un devient finalement le lot de l’autre. 

Ce fut le cas, par exemple, d’Héraclès l’héroïssime, que Zeus avait conçu dans le dessein d’aider les Dieux et les hommes à repousser les forces obscures. Pour contrer le projet du Père Tonnant (n’est-ce pas là son divin métier ?), Héra lui avait fait jurer que le prochain descendant de Persée à naître deviendrait le maître de l’Hellade. Or, deux fœtus étaient en lice : Eurysthée et Alcide, son cousin, fils d’Alcmène et d’Amphitryon, l’un à Mycènes et l’autre à Thèbes. Lorsque l’Assembleur des Nuées eut prêté le Serment des Immortels, son épouse dépêcha Ilithye à la cour de Mycènes pour accélérer le travail de Nicippé, tandis qu’elle-même alla retarder celle d’Alcmène en Béotie, par la magie des nœuds et des ligatures. 

Et cette dernière noua tant et si bien qu’Eurysthée, conçu de sept mois seulement, naquit une heure avant le Héros des héros. Sans cette inversion, Alcide, nommé ainsi en l’honneur de son grand-père Alcée fils de Persée, ne serait pas devenu Héraclès, l’exterminateur de monstres, le fondateur de peuples et l’artisan de sa propre divinisation. 

Peu de temps après sa naissance, Hermès subtilisa le nourrisson pour aller le placer subrepticement sur le sein d’Héra endormie. Celle-ci fut à son tour trompée, et le nourrit sans le savoir de quelques gouttes de son lait immortel. Réveillée en sursaut, elle rejeta l’enfant, mais le « mal » était fait : l’immortalité courait désormais dans ses veines. Le jet de lait qui gicla du téton divin est encore visible aujourd’hui : nous l’appelons « Voie Lactée ». C’est justement le sentier des étoiles, celui de la Quête, que le Fils de Zeus a ouvert pour les mortels, et qu’il a parcouru le premier.

Car sans sa marâtre, il n’aurait jamais réalisé le moindre de ces célèbres travaux : c’est la persécution de la Reine du Ciel qui le poussa dans cette voie. Ainsi, le héros ne devient tel que s’il est poussé par la Nécessité ou poursuivi par ses sbires. Et le destin apparent de l'Alcide fut, comme il se doit, catastrophique, puisque la Jalouse Déesse le rendit fou afin qu’il tuât son épouse, Mégara, et ses propres enfants, et qu’il dût ainsi expier ce crime. L’oracle de Delphes le plaça pour cela sous l’autorité tyrannique de son propre cousin, Eurysthée. Et c’est à ce moment précis qu’il devint lui-même, prenant le surnom d’Héraclès sur l’injonction de la Pythie

Ironie du destin : le pire des scélérats devient la « Gloire d’Héra ». Celle-ci dut sans doute se rengorger de son triomphe : une nécessité est une providence ignorante de sa propre nature et une destinée amère ignore qu’elle est un cadeau déguisé. Ainsi, l’avorton capricieux qui tenait en ses mains le sceptre suprême imposa ses épreuves au Fils de Zeus : c’était dans l’ordre des choses. Le Cosmos est un jeu complexe de miroirs où se jouent de multiples inversions, puis des inversions d’inversion, et où ceux qui croient duper sont eux-mêmes bien souvent les dindons de la farce. La nécessité apparente n’est que l’instrument d’une raison plus élevée.

La structure du mythe herculéen nous éclaire sur la nature héroïque, qui à son tour nous en dit long sur nos propres aventures et tribulations, dans la mesure où, comme tous les mythes, elle est une histoire exemplaire de tout destin ultérieur, c’est-à-dire concret. Elle nous fournit ici une grille de lecture pour comprendre un aspect fondamental de nos existences : le Retour.

Car, si le héros personnifie l’intégralité de la condition humaine, tout individu humain porte en lui la potentialité d’une geste héroïque avec ce noyau incandescent caché sous les cendres existentielles. Au cœur du quotidien, le hiatus qui sépare notre essence héroïque et notre condition individuelle reste ouvert comme une blessure, dont la douleur est cependant à peine sensible dans la banalité linéaire de la vie ordinaire. 

Mais c’est cette béance, pourtant, qui finira par nous engloutir, après avoir déchiré notre vitalité dans une interminable senescence (la vieillesse est toujours trop longue, quelle que soit sa durée). Nous mourons toujours de n’avoir pas été des héros. Le héros, lui, n’est jamais vieux, et, si l’on ne voit pas toujours la mort le cueillir, ses vieux jours nous sont toujours inconnus. C’est que le Héros, sans être tout à fait un Dieu, n’est plus complètement mortel. Il n’est pas immortel, il est transmortel. Et, comme Héraclès, il épouse sa propre jeunesse sous le nom d’Hébé, quand l’homme ordinaire voit vieillir son épouse.

La structure binaire que nous avons mis en évidence plus haut avec l’exemple d’Héraclès est ici manifeste : il y a, en nous, deux instances qui s’opposent. L’une est le moi individuel, gonflé de sa propre suffisance, et persuadé d’être l’Héritier de l’Être, le Roi légitime. Il en est en fait le bouffon, le tyran capricieux et insatiable qui règne sur le manoir ancestral, et n’est jamais rassasié de conquêtes et de dominations. L’autre est le Héros, la Personne éternelle qui est l’axe ultime de notre être réel.

Mais les conquêtes du dynaste n’en sont pas vraiment : elles s’épuisent sur le plan horizontal de la vie larvaire des individus. Assoiffé d’extériorité, le moi larvaire explose, s’expose et s’épuise en explorations frénétiques de son univers aussi confiné qu’indéfini. Tourmenté par le dard de la nostalgie d’une verticalité oubliée, il ignore toute ascèse, et pour cela subit le destin tragique de l’homme fini dont l’appétit infini finit par le dévorer lui-même. Au détour d'une de ses errances, sa curiosité malsaine le pousse à voir la nudité qu'il ne peut soutenir, et il meurt dévoré par la meute de ses propres désirs qu'ils ne peut maîtriser, comme Actéon.

Sa connaissance est, de même, réduite à une connaissance extérieure des choses, dépourvue de toute reconnaissance. C'est une science violente et intrusive, qui n’est que le voyeurisme obscène et sacrilège d’un œil cyclopéen collé à la serrure du Mystère inaccessible de l’être. Orphelin de ce dernier, il s’entoure d’objets et se disperse dans le labyrinthe de l’avoir, tant il est vrai que l’individu n’est autre que l’humain réifié qui s’est instrumentalisé lui-même. Exilé d’un paradis qui est pourtant toujours sous ses pas perdus, il s’ingénie à s’en construire un par les artifices et les ruses de sa technique, cette magie du pauvre. Il a relégué la poésie au rang des ornements accessoires, et pris le fil d'Ariane pour une toile d'araignée.
 
Ainsi, le prince déchu, l’Anti-héros qui est en chacun de nous, a-t-il renoncé à toute quête authentique au profit de la disquête, l'errance qui est la fuite de soi dans les écrans-miroirs de la réalité virtuelle. Mais la vertu, quoique cachée, est toujours là. Et tôt ou tard il faudra que l’homme inconséquent redevienne l’Homme Incandescent, et que l’existence ordinaire retrouve l’existence ordinale. C’est Empédocle qui, le premier, nous a montré la voie, en nous proposant ce jeu du Je ultime qui consiste à retrouver sa deuxième sandale. Il fera de nous ce que nous n’avons jamais cessé d’être : des parents des Dieux, des êtres transignés, porteurs de l’assignature fatale qui nous fait un devoir de passer outre nous pour être intégralement nous-mêmes.

Dans son délire, l’Anti-Héros ne peut que devenir l’oppresseur du Héros, lui permettant ainsi, paradoxalement, de réaliser sa nature et de se manifester en tant que tel. C’est que le Héros est d’abord un serviteur. Parmi les nombreuses étymologies proposées pour ce mot d’origine grecque, il en est une qui a attiré notre attention, celle proposée par l’illustre Chantraine, qui y voyait un dérivé des racines indo-européennes *ser, *swer, *wer, à l’origine des mots latin servere, servus, et de vir (sanscrit vira = Héros). Ainsi, le Héros est d’abord un servant, comme Héraclès ou comme Servius, qui, fils d’une servante du roi Tarquin, devint roi.

Mais le serviteur peut rester longtemps obscur et le Héros tarder à se manifester : il n’est, comme on l’a vu plus haut, pas pressé. Pour sa décharge, il est utile de rappeler qu’il est prédestiné : lorsqu’il s’est mis en marche, et seulement alors, il ne pouvait en être autrement. Inévitable paradoxe du voisinage intime du temps et de l’éternité. Un Héros prématuré est une contradiction dans les termes : comme nous le montre le mythe de la Nativité d’Héraclès, c’est l’Anti-Héros, au contraire, qui est un avorton ; et, là aussi, il ne peut en être autrement. Le Héros arrive toujours à l’heure.

Heureusement pour notre allergie au dualisme, la quête héroïque ne se résume pas au tête-à-tête entre le Héros et son double obscur. Outre les Dieux qui, comme il se doit, nous montrent l’exemple de la recherche sacrée (Isis, Déméter), il existe une troisième instance, discrète mais essentielle, dont nous n’avons pas parlé jusque-là : le serviteur fidèle du Héros. Le serviteur du serviteur en quelque sorte ou, peut-être, la figure servile dont le héros s’est détaché, comme l’imago se dégage de sa chrysalide. Pour Héraclès, c’est Iphiclès, son jumeau humain (il est le véritable rejeton d’Amphitryon), né une heure après lui, et qui le secondera dans de nombreuses épreuves.

Une fois mis en évidence cette structure mythique deux fois binaire du mythe héroïque, il convient de chercher en quoi celle-ci peut servir de paradigme à ces héros du quotidien que sont tous les Païens. Nous verrons aussi que l’exégèse du mythe héroïque peut justement nous permettre de comprendre en quoi le dilemme religion du salut versus religion de l’ici-et-maintenant peut être surmonté.

Tout d’abord, la structure d’inversion que nous avons observé entre le destin héroïque et celui de l’Anti-Héros nous semble propre à prévenir les ruses de l’égo. Celui-ci, on l’a vu, est redoutable quand il s’agit de maintenir ses prérogatives (cf. notre article I comme Intellect). Il est prêt à se glisser dans le costume du héros d’opérette pour échapper à sa propre destruction en se contentant de la mettre en scène. Ainsi, dans le héros véritable, qui fuit sa destinée, l’égo est-il pris comme par surprise et sa vigueur même en devient le plus sur garant de sa défaite future au profit du Moi Illustre qu’il occultait jusque-là.

Tout se passe donc comme si, pour être libérée des liens de la toile de la Nécessité où elle est engluée, l’âme doive d’abord avoir cessé de se débattre. Pour cela, elle doit être tranquillisée, et l’individu doit être en quelque sorte endormi dans la résignation de sa propre disparition. Il ne doit donc plus espérer quoi que ce soit, et prendre tout ce qui lui arrive avec reconnaissance. Tout évènement doit être reçu par lui comme un cadeau que lui fait la destinée, même le plus amer. Il se dégage ainsi des liens de la fatalité et, au lieu de s’identifier à la victime du sacrifice, il en devient le destinataire. C’est là le rôle de la Philosophie, et notamment, on l’aura reconnue, celle du Portique. Toute quête héroïque est celle d’une sagesse, et une philosophie qui n’aurait rien d’héroïque ne serait qu’une philosophie de pédagogue.

Mais il faut au Héros dépouiller tous les vains déguisements, y compris les plus seyants ; puis il lui faut passer à travers les flammes qui consument les illusions et les prétentions de l’individu, en éliminant les scories de toute pensée partiale et partielle, réduisant en cendre toute rêverie périphérique et tout ce qui ne tient pas compte de l’intérêt du Tout. Ainsi Héraclès dut il être déchiré en même temps que la tunique de Nessus, et dut il passer à travers le bûcher de l’Oeta. 

Et, revenu sur l’Olympe, d’où il n’était jamais descendu, sa quête a acquis l’aura de la nécessité ; réconcilié avec cette dernière, il redevint ce qu’il avait toujours été : l’Homme par excellence après avoir été le plus excellent des hommes. A l’image mobile de l’Axe cosmique, comme la foudre de son Père qui traverse l’univers de part en part, il est, comme en témoigne un autre héros dans l’Odyssée, à la fois dans l’Hadès parmi les ombres et dans l’Olympe parmi les Dieux. A la fois l'ancêtre universel (c’est un des sens du mot héros) et la destinée de tous et de chacun, à la fois sauvé et sauveur, dans une religion qui est et qui n’est pas une religion du salut.







mercredi 27 septembre 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
P comme Piété Païenne et Polythéiste

« N’en déplaise à Tertullien, l’âme est naturellement païenne » (E.M. Cioran, Le Mauvais Démiurge)
« Un seul chemin ne peut mener vers un si grand Mystère » (Symmaque Relatio 10)

Dans un monde désacralisé comme l’est le nôtre, où la religion est le plus souvent perçue comme une survivance incongrue venue d’époques obscures où régnait l’ignorance, se déclarer polythéiste relève de la provocation. C’est en effet rajouter une lubie à une lubie, une excentricité de vieil original à une illusion infantile : c’est croire au Père Noël douze fois plutôt qu’une seule.

Si l’on peut, à la rigueur, concéder une certaine utilité à la croyance en un seul Père Noël, en raison de son caractère consolateur pour des esprits faibles et peu enclins à accepter la réalité telle qu’elle est, il est en revanche tout à fait incompréhensible qu’on multiplie par douze (ou tout autre facteur) ce doudou métaphysique. Ainsi, pour un Athée, le Monothéisme, si nuisible soit-il, représente en général un progrès.

Un Monothéiste, quant à lui, s’il a souvent du mal à supporter l’incroyance, sera encore plus offusqué par le Paganisme, qu’il considère volontiers comme un inconcevable retour en arrière, une répugnante superstition. Dans son esprit, la non croyance en Dieu peut se réécrire comme une croyance en non Dieu, donnant lieu, dès lors, à une tentative de compréhension, sinon de conversion ; en revanche, la prolifération de Dieux et de Déesses provoquera souvent chez lui une indicible panique.

« Mais à quoi vous servent tous ces Dieux ? » le verra-t-on s’écrier... Devant l’utilitarisme d’une telle question, le Polythéiste sera fort décontenancé. Pour lui, la question est mal posée : les Dieux doivent-ils forcément servir à quelque chose ? Ne sont-ce pas plutôt aux mortels de servir les Immortels ? Pourquoi avoir plusieurs Dieux plutôt qu’un seul ? Un Polythéiste « croit-il » vraiment en ses Dieux ? Toutes ces questions renvoient au caractère radicalement étrange et saugrenu de la foi Polythéiste telle qu’elle peut apparaître à nos contemporains. Tentons donc d’apporter quelque lumière sur la spécificité du rapport au divin qu’entretiennent les Païens.

Pour commencer, rappelons qu’un Païen n’est en aucun cas un Athée ; c’est en revanche un mécréant au sens où, par rapport à un Monothéiste Abrahamique, sa croyance est erronée, tordue, sans pour autant être absente. Les Païens furent appelés ainsi par les Chrétiens à la fin de l’Antiquité, de manière plutôt péjorative, pour souligner le caractère attardé, voire arriéré, de leur foi : foi atavique en des Dieux locaux, divinités du terroir (pagus) que les Chrétiens assimilaient à des démons nuisibles dont, par conséquent, ils ne niaient pas l’existence. Le Païen est, en définitive, un cul-terreux de la foi.

Mais une fois établi que le Paganisme se distingue de l’Athéisme (sous l’Empire Romain, ce sont même les Païens qui qualifient les Chrétiens d’Athées !), il convient de se demander si ce qu’on nomme Paganisme est bien synonyme de Polythéisme, ce qui semble communément admis. Or la réponse nous semble, contre toute attente, évidemment négative. En effet, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’affirmer (cf. notre article J comme Jéhovah) ce qui sépare les deux types de religions ne tient pas essentiellement au nombre de divinités adorées, mais à un rapport profondément différent au sacré.

Ainsi, il nous semble qu’on peut inclure dans le Paganisme des systèmes religieux comme le chamanisme ou l’animisme, dans lesquels la notion de divinité est loin d’aller de soi ; de plus, dans l’Antiquité, des Païens monothéistes ont existé, qui n’adoraient que le seul Zeus Très Haut (Hypsistos), sans pour autant nier les autres Dieux. On peut ainsi considérer comme Païenne au sens large toute attitude moniste inclusive. Ce qui distingue foncièrement les spiritualités Païennes des spiritualités Abrahamiques est, en effet, ce qui distingue l’inclusif de l’exclusif : le Païen n’a pas de faux Dieux, quand le Monothéiste n’en a qu’un de vrai, et l’Athée, aucun. L’âme Païenne considère toutes les divinités comme vraies, ou bien aucune : nous, Païens, faisons foi de tout Dieu. Ce qui ne veut évidemment pas dire que nous les adorions tous : certains sont paisibles et d’autres pénibles, certains sont fréquentables et d’autres non.

La foi exclusive des Monothéistes, dans le ciel, aboutit logiquement sur la terre à l’exclusion de la foi d’une grande partie de l’humanité : la notion de faux Dieu conduit nécessairement à celle de fausse religion. Et c’est ainsi qu’on en est arrivé, au fil des siècles, à confondre Paganisme et Athéisme. Pire encore, c’est à cause de cette exclusion séculaire que de nombreux Païens contemporains s’interdisent à eux-mêmes tout accès à une foi, faute de s’être affranchis de son acception Monothéiste, imposée par le long monopole religieux, en Europe du moins, du Christianisme (Hindous et Gens du Candomblé, par exemple, l’assument tout à fait). Même la notion de religion en est venue à faire problème dans le monde Néopaïen, mais nous examinerons ce problème particulier dans un prochain article (R comme Religion Romaine Résurgente).

La majorité des Païens contemporains ressent en effet un grand malaise à l’égard de la notion de foi, le plus souvent assimilée à une croyance aveugle, voire à un automatisme spirituel dégradant. Et certes, une religion native ne saurait être une religion naïve. Or cette naïveté, cette crédulité confondue avec la foi est justement l’attitude que les Monothéistes nous prêtent à l’égard de nos Dieux, et qui constitue pour eux le scandale majeur qu’ils appellent idolâtrie. Ils ne peuvent envisager que nous nous ne croyions pas en Zeus comme ils croient en Dieu. Les Dieux, sera-t-on tenté de leur répondre, nous n’y croyons pas comme vous croyez que nous y croyons !

…Car nous n’y croyons pas, nous savons. Nous savons, parce que nous savourons, nous sentons, nous admirons. Nous ne mettons pas notre foi dans une croyance, éventuellement sujette à démenti, mais plutôt dans une confiance inconditionnelle en l’invisible, en ce qui nous dépasse. A titre de comparaison, c’est comme si on demandait à quelqu’un s’il croit aux couleurs, ou bien aux nombres. Or, en la matière, le discours Monothéiste équivaut à croire que le rouge, par exemple, est juste, alors que les autres couleurs sont fausses…Ce qui d’ailleurs est beaucoup moins logique, à la limite, que le discours Athée selon lequel, en suivant cette analogie, les couleurs n’existent pas.

Les seuls Monothéistes contemporains qui, à notre connaissance, ont saisi dans son essence l’altérité de cette foi polythéiste sont René Guénon, Henry Corbin (auteur du Paradoxe du Monothéisme) et Frithjof Schuon, qui ose le néologisme angélothéisme pour qualifier la foi Païenne. Or, qui se rappelle aujourd’hui que la notion d’ange n’est pas, à l’origine, Monothéiste ? Elle fut en effet empruntée par le Judaïsme en formation, lors de l’exil à Babylone, au Zoroastrisme des Perses, et la présence des anges fut notamment remarquable dans le Néoplatonisme.

Nous nous proposerons donc de montrer d’abord en quoi le Polythéisme, comme manifestation principale de la piété Païenne, relève d’une logique radicalement étrangère à celle que le Monothéisme lui prête sous le nom d’« idolâtrie », puis, ce problème superficiel résolu, nous mettrons en évidence les véritables différences de nature entre le Paganisme et les Religions du Livre. Après quoi, il nous sera plus aisé de montrer que la foi Polythéiste existe bel et bien, et quelle peut en être l’essence.

En ce qui concerne le nombre des Dieux, nous avons déjà commencé à aborder le problème lors d’une précédente publication (cf. J comme Jéhovah). Le terme de polythéisme, inventé par le Juif platonisant Philon d’Alexandrie au début de l’ère vulgaire, est un terme polémique désignant la gentilité, et à peu près synonyme d’idolâtrie. Ce dernier terme prévalut d’ailleurs longtemps pour qualifier les religions Païennes, majoritaires dans le monde jusqu’au XVIème siècle. Et c’est justement en 1580, sous la plume du penseur français Jean Bodin (Démonomanie des Sorciers), que nous voyons réapparaître le terme polythéisme dans notre langue : « le Polythéisme, écrit-il, est un droict Athéisme ».

On voit bien, à travers ce bref historique, que le mot ne fut jamais utilisé par les Païens pour désigner leurs propres systèmes théologiques, mais qu’au contraire il sert d’emblée à leurs adversaires pour se démarquer d’eux et pour les discréditer, en les assimilant soit à l’idolâtrie, soit à l’Athéisme. Les Païens, en effet, ne peuvent concevoir qu’une divinité puisse exiger d’être la seule à l’exclusion des autres, et qu’elle puisse elle-même se qualifier de jalouse sans déchoir de sa divinité. Pour nous, au contraire, les Dieux, étant immortels et bienheureux par essence, ne sauraient être jaloux, sous peine de n’être pas des Dieux.

Ainsi, les Monothéistes prêtent-ils aux Païens leur propre impuissance théologique à penser et à exprimer le Divin autrement qu’en terme d’exclusion, d’une part, et d’accumulation, d’autre part. La conception qu’ils ont d’un Dieu ne peut en effet dépasser le statut de l’individualité, c’est-à-dire de la particularité : pour eux, celle-ci se confond nécessairement avec l’unité numérale, et sa multiplication ne saurait mener à autre chose qu’à la répétition indéfinie du même (ce que Corbin symbolise fort heureusement, dans son Paradoxe du Monothéisme, par l’équation théologique 1+1+1). Les Monothéistes commettent donc la faute majeure de confondre le Dieu Un avec l’un des Dieux

Ainsi, la pensée de l’Unitotalité, seule représentation adéquate de la transcendance selon nous, leur échappe, et cet échec conceptuel conduit les Monothéistes à ce que les stoïciens appellent la parathèse, c’est-à-dire la juxtaposition indéfinie d’unités interchangeables en une collection linéaire, comparable à la série des nombres : c’est peut-être de là, justement, que provient l’obsession numérale des Gens du Livre. C’est là, en tout cas, ce que les Musulmans abhorrent par-dessus tout sous le nom d’associationnisme (Ash-shirk). 

Or, si les Polythéistes étaient réellement de tels collectionnistes, ils seraient effectivement peu défendables d’un point de vue métaphysique, et l’on pourrait à bon droit les qualifier d’idolâtres dans le sens où l’entend le Monothéisme. Mais, justement, il n’en est rien, et la véritable idolâtrie n’a rien à voir avec ce Polythéisme titanique, ce Paganisme fantasmé. C’est bien leurs propres démons que les Monothéistes semblent exorciser dans les démons d’autrui, en falsifiant au passage le sens de ce terme.

Or, cette confusion entre la pluralité arithmétique et la pluralité ontologique d’une part, entre le nombre nombrant et le nombre symbolique d’autre part, est à l’origine de la plupart des autres absurdités que les Monothéismes prêtent à tort aux systèmes Polythéistes. Pour commencer, l’obstination des premiers à ne pas prendre en compte le caractère panthéistique des seconds. 

On ne peut, en effet, envisager une divinité isolément dans un système polythéiste, ce que des chercheurs comme J.P. Vernant, entre autres, ont redécouvert récemment en revisitant le Polythéisme Grec avec un regard exempt d’hostilité…Les Dieux du Polythéisme sont intrinsèquement liés entre eux, dans un panthéon donné, par une relation d’allélousie, un mutuêtre que les Égyptiens, grâce à leur génie théologique inimité, avait parfaitement exprimé quelque deux millénaires avant l’ère vulgaire : le Polythéisme n’est autre que le recensement mythique des énergies du Cosmos

Et ces Puissances Souveraines sont personnifiées en tant que Dieux synaxes : le sceptre de l’un est le sceptre de l’autre, et celui de tous est l’axe même du monde, différent dans la main de chacun, et néanmoins unique…Un Dieu n'est rien d'autre que la spécification personnelle du souffle lumineux omniprésent, un opérateur symbolique suprême de la réalité.

Mais ce problème de dénombrement des Dieux, qui obsède tant les Monothéistes, se répercute également dans celui du statut « personnel » ou non des divinités multiples. Pour un Polythéiste, en effet, l’Unité suprême ne peut rester que radicalement inexprimable : son expression, en effet, la pluralise inéluctablement, puisqu’elle introduit une distinction entre le signifiant et le signifié. Dieu, l’Unique, n’existe pas : dès qu’il existe, il est plusieurs.

Il s’ensuit que le caractère absolument inconditionné de l’Un exclut qu’il soit personnifié, puisqu’il serait, par là même, limité. Or, le Païen part toujours de sa condition existentielle immédiate pour se penser lui-même, la nature et les Dieux. Étant une personne, il en déduira logiquement que la condition personnelle possède un fondement dans la Possibilité universelle : l’Un s’est donc, à un moment de l’Histoire universelle, manifesté en tant que Personne, se purifiant de son abscondition primordiale dans l’instant même où il se plurifie dans la condition de sujet actuel.

Car cette personnification de l’unité impersonnelle entraine ipso facto une pluralité, puisque la personne n’est telle que lorsqu’elle reçoit ce statut d’une autre hypostase : on ne peut être un sujet personnel dans la solitude absolue. Ainsi, la personnification du divin entraîne-t-elle obligatoirement sa multiplicité : et si tout théisme est nécessairement un polythéisme, tout monisme ne peut qu’admettre la primauté de l’impersonnel. Et le pluriel divin commence, comme le pluriel linguistique du Grec, à trois. En effet, la dyade comporte un danger de confusion et de reproduction indéfinie du même (cf. Tables Démétriennes XII-XXIV-XXXVI), dont les Hellènes, d’ailleurs, se sont toujours méfié ; or, c’est sans doute ce dualisme, ce vis-à-vis pervers d'un Dieu et d'un Homme se regardant « en chien de Fayence » qui entraîna l’aberration Monothéiste.

Ainsi, les Dieux du Paganisme sont des Puissances Personnifiées, et non des quidams, fussent-ils des quidams suprêmes. Leur existence n’étant pas de la même nature que celle d’un écureuil, d’une écritoire ou d’un cordonnier, elle ne saurait être affirmée ou niée, et ne demande pas plus de preuve que n’en demande l’existence du nombre quatre. Elle demande à être connue, ou plutôt reconnue, plutôt que crue ; mais pour cela, il convient d’avoir la capacité intellectuelle requise, ou bien que cette capacité latente soit éventuellement réactivée. C’est en cela qu’on peut envisager les Dieux dans leur dimension cosmique, et la foi polythéiste comme une forme de mémoire souveraine. Oui, nos Dieux sont des Dieux inventés, mais au sens où ils sont découverts.

Nous avons, dans notre article consacré au Monothéisme (J comme Jéhovah), esquissé sept différences théologiques fondamentales qui, par-delà le problème du nombre des divinités, nous y oppose. Ces sept positions métaphysiques ne forment pas une liste d’éléments indépendants et juxtaposés les uns aux autres, mais sont au contraire étroitement liées entre elles. Globalement, elles font du système théologique sur lequel s’appuie les Paganismes un système panthéiste, ou panenthéiste, c’est-à-dire un système où la Divinité s’identifie à l’univers, ou, dans le deuxième cas,  s’exprime nécessairement à travers lui comme à travers un corps.

1- La première position, dont nous avons déjà abondamment traité, concerne la conception même de la divinité et de son unité. Nous avons de la Divinité une conception inclusive, et nous ne concevons pas son unité autrement que comme une totalité insurpassable. Pour certains, cette totalité peut être vue comme immanente, sans transcendance, alors que pour d’autres, elle peut être perçue comme l’indice nécessaire d’une unité plus haute, indicible, dans la mesure où la perfection se dépasse elle-même. Une forme de transcendance n’est donc pas à exclure du Paganisme (on la trouve notamment dans l’Hindouisme ou dans le Taoïsme, par exemple), mais elle n’est jamais opposée à l’immanence cosmique perçue par l’humain ici et maintenant.

2 - Cette première position implique, dans les formes Païennes de religion, une absence quasi-totale d’iconoclasme. Même si l’image peut parfois être perçue comme imparfaite, et le recours à la représentation comme un pis-aller, elle n’est jamais méprisée comme telle, ni, a fortiori, détruite. Nos religions sont des religions luxuriantes ; religions du désir et religions forestières plutôt que religions du désert, elles font du désir de représentation et de l’élan vers la beauté le moteur du progrès spirituel. Il n’est pas, pour elles, de sainteté sans émerveillement, ni de vie sacramentelle sans beauté ni jubilation : c’est dans la poésie que nous communions, nous, disciples d’Orphée, et nos prophètes, si tant est que nous en ayons, sont d’abord des poètes. Le système Polythéiste permet l’éclatement poétique de Dieu, et l’extase mutuelle du Dieu et de l’Homme.

3 - Ce rapport à l’image et à la représentation du Divin entraîne à son tour des conséquences de premier ordre sur la représentation du monde. En effet, les Païens vivent essentiellement dans un univers symbolique, et se gardent de confondre les plans ontologiques qui s’articulent entre eux. Toute la grammaire rituelle est en effet fondée sur la pensée analogique qui permet de passer d’un plan d’existence à l’autre par transposition. Or, dans le Monothéisme (on le voit particulièrement bien dans la déviation Atonite), c’est la fonction symbolique qui se trouve d’emblée perturbée par le principe d’exclusion du sens et le réflexe iconoclaste qui en découle, entraînant ipso facto une confusion des plans, un écrasement symbolique du cosmos, et notamment une perception simpliste et réductrice de l’unité, confondue avec la singularité

Cette myopie spirituelle provient assurément d’une mauvaise assimilation des principes métaphysiques fondamentaux par défaut d’écoute (paracousmasie). Elle pousse les fondateurs de l’innovation monothéiste à rompre avec une tradition dont ils ont fait mauvaise réception, en vulgarisant de manière indue et sacrilège le Mystère de l’Unité, et en inversant les rapports normaux de l’ésotérique et de l’exotérique. Parvenus au stade de cette troisième position, les autres s'enchaîne dès lors de manière irréversible.

4 - Car cette attitude entraîne à son tour, comme on le voit très bien chez le Pharaon Impie, une hypertrophie de l’élément rationnel de l’âme au détriment de sa part intuitive et contemplative : et c’est le début de la séculaire révolte de la Raison contre l’Oraison. La sédition entrainant la sédition, et les passions ayant pour essence de se renforcer mutuellement, celle-ci n’arrêtera sa perpétuelle subversion que lorsque le chaos complet sera atteint et que l’intelligence sacrée sera entièrement obscurcie. Et c’est pourquoi le Monothéisme cédera la place à des idéologies profanes toujours plus férocement hiérophobes et misophotes, jusqu’à aboutir, par la mort de la raison elle-même, à l’apathie intellectuelle généralisée que nous commençons à observer de nos jours en ces gens qui, marchant dans nos rues comme des somnambules, semblent être devenus les reflets du miroir qu’ils tiennent à la main, alors que l’original est enfermé à l’intérieur.

5- Le corollaire obligé de cette hypertrophie rationnelle est d’abord la généralisation du soupçon associée au désir d’un savoir exhaustif, et la haine du secret qui découle se cette exigence. Or, ce savoir ne peut être autre chose qu’un savoir limité, l’instance qui le produit étant elle-même limitée. Cette « science » étant le fait de la dianoésis ne peut-être en effet que successive, puisqu’elle provient d’une investigation ; de plus, ne pouvant avoir accès qu’à des synthèses partielles, elle en conçoit nécessairement une indicible frustration. Cette blessure, pour devenir supportable, conduit le Monothéisme à se réfugier dans un temps linéaire, celui de la fiction narrative, où chaque chose à un début et une fin, et où la perfection est repoussée dans l'après. Cette impuissance à penser l’éternité, fut-ce de manière symbolique, par le moyen du récit cyclique du Mythe, conduit à absolutiser la durée et à faire du monde une entité finie, un segment

Il est significatif à cet égard qu’une des grandes querelles entre Païens et Chrétiens de l’Antiquité Tardive portait, non sur le nombre de Dieux, mais sur l’éternité du monde. Une fois le monde conçu comme créé, fini, aucune espèce de sacré ne peut dès lors y résider, et le cosmos devient d’abord un lieu de désolation et d’exil, puis une machine, avant de devenir une poubelle…On assiste alors à cette étonnante inversion de valeurs ou des vandales destructeurs moquent et méprisent ceux qui parlent aux arbres et caressent les pierres.

6 - Ainsi, un des contenus fondamentaux de la révolution mosaïque est l’absolutisation de l’Histoire : car la Torah et la littérature qui en découle ne sont, de l’aveu même de ses prophètes, rien d’autre que l’Histoire orageuse d’Israël et de son Dieu, comparés à l’envi à celle d’un mari et de sa femme. Et si, en apparence, c’est le Dieu d’Abraham qui domine cette Histoire, l’illusion est bien vite dissipée : c’est en fait un Dieu orphelin de son éternité qui agit, attaché à la Geste d’Israël comme un naufragé à sa planche. Bientôt, d’ailleurs, c’est son propre Fils qui en sera la victime, cloué à la croix de l’Histoire et humilié par la misère des temps. Rien d’étonnant dès lors à ce que Nietzsche ait dressé l’acte de décès d’un tel Dieu, et que sa divinité se soit perdue dans la tourmente d’Auschwitz. Car dès lors qu’on fait d’un Dieu un être temporel, il est nécessaire que sa divinité s'évapore. Mais cette greffe malheureuse du Dieu sur l’Histoire n’a pas été pour autant sans effet, et le sang du Seigneur ne fut pas perdu pour tout le monde : la transfusion d’absolu permit à l’Histoire, ce mythe monstrueux vivant de sa propre négation, de gagner son autonomie et de croître démesurément par l'effet de ces orgies anthropophages appelées guerres ou révolutions. Quel grand soir verra la mort de ce golem cosmique ?

7 - Enfin, la pensée rationnelle, et c’est là sa raison d’être, a pour tâche d’ordonner le chaos de la réalité, et de faire en sorte que l’âme puisse trouver dans l’harmonie du Cosmos les conditions de sa contemplation du Mystère Divin, comme à travers un cristal. Pour effectuer sa tâche, la raison doit nécessairement agir avec rigueur et rectitude. Elle est, comme la Déesse aux Yeux Pers qui en est la Maîtresse, guerrière et ouvrière. C’est elle qui tisse autour de la réalité le filet du langage qui l’empêche, en son flux perpétuel, de couler vers l’insondable néant. C’est surtout elle qui combat en première ligne la prolifération monstrueuse du Phénomène, qui réduit l’évidence pétrifiante à un inoffensif reflet et met aux dents du monstre le mors de la démonstration. Elle est donc naturellement autoritaire, et par conséquent encline à la tyrannie, pour peu qu’elle soit laissée à elle-même, sans la tutelle d’Athéna et le regard des autres Dieux.

Or, avec l’avènement des Monothéismes, et particulièrement du Christianisme et de l’Islam, c’est précisément ce qui s’est produit : de totalisante, la raison est devenue totalitaire, et son appétit d’universel s’est déchaîné dans l’uniformité mortifère. Ainsi qu’une Minerve folle, elle s’est lancée dans d’innombrables gigantomachies, voyant partout des monstres à tuer et des chaos à réduire. Comme il était à prévoir, elle en est venue à s’en prendre à elle-même, finissant par se retourner contre l’aberration qui lui avait donné naissance et, poursuivant sa course erratique, elle s’emploie désormais à déconstruire jusqu’à l’âme qui l’héberge, brûlant toute conscience à la flamme obscure du soupçon systématique. Gageons que bientôt, toute pronoïa ayant fondu devant cette paranoïa, la raison ne se condamne elle-même au camp de rééducation pour intelligence avec l’ennemi. 

Mais ce jour-là, l’Humanité aura disparu et la boucle, ainsi, sera bouclée : la Divinité ayant été niée dans sa pluralité, c’est l’Humanité qui finira par être chassée d’elle-même. La foi Monothéiste consacre ainsi l’humiliation de l’Homme et sa relégation dans la haine de soi. Le Paganisme serait finalement ce qui garantit à l’Homme d’être tel qu’il est en lui-même, tendu par sa quintuple piété (cf. infra), alors que les Monothéismes représenteraient un risque pour l’homme d’être exilé de lui-même : Païen versus Alien (Il est d’ailleurs très éclairant que l’obsession contemporaine des extra-terrestres remonte à peu près aux racines de la modernité, lorsque le processus de sécularisation a commencé à manifester ses effets). De même que le Paganisme est tolérant par essence et que le Monothéisme l’est par accident, on pourrait voir dans le Païen un humaniste authentique et dans l’Alien un humaniste forcé (ces deux types étant des types idéaux et n’étant en aucun cas liés à des localisations matérielles ou individuelles).

Forts de cette mise au point théologique, qui nous a permis d’établir les distinctions fondamentales des deux systèmes religieux sur des critères authentiquement métaphysiques et non sur les présupposés imposés par le système dominant, nous pouvons désormais espérer établir sur des bases saines ce que peut être la foi des Païens.

En cette époque d’engouement généralisé pour les mythologies, les Dieux et les Héros, où l’on se plait à reconstituer la vie de nos ancêtres de l’Antiquité ou du Moyen Âge et où l’on se nourrit de récits fantastiques tout imprégnés de magie, qu’est-ce qui différencie le Païen de l’amateur de légendes ? C’est que le Païen, lui, donne son adhésion aux Dieux dont il ressent la présence. Pour lui, la rencontre ne se produit pas essentiellement dans la fiction narrative, en un monde schizophrène où réalité désenchantée et évasion dans la fiction littéraire constituent les deux faces irréconciliables d’une conscience malheureuse, mais elle a lieu dans un troisième monde, un monde perdu qui reste à retrouver, celui de l’âme profonde et consciente d’elle-même. Dans ce monde, non pas imaginaire, mais imaginal, se produisent les évènements éternels du Mythe, plus réels que les évènements accidentels de la vie quotidienne.

Or, la foi Païenne est d’abord et avant tout une foi cosmique, une foi dans la réalité supérieure du Mythe et dans la souveraineté mémorielle de l’Âme, celle du Monde comme celle de chacune et de chacun. En ce sens, notre foi est d’abord une fidélité, une mémoire essentielle et non accidentelle, une mémoire mythique qui est prénatale, celle de l’éternité : nous somme les Souvenants, pour ne pas être les revenants, les spectres oublieux qui errent dans une réalité à la fois brutale et virtuelle.

Notre foi est remembrance, anamnèse de notre propre réalité, ainsi que l’indéfectible fidélité à celle-ci. Nous sommes liés depuis toujours à notre propre centre par une parole antérieure et intérieure à toute existence, un serment immémorial qui relie mystérieusement notre cœur à celui de l’Univers. 

La foi du Païen n’a donc pas grand-chose à voir avec la croyance, au sens ordinaire du terme, et encore moins avec la crédulité. Elle porte sur des valeurs plus que sur des faits, et se manifeste comme confiance mutuelle plutôt que comme un pari comme celui de Pascal. Cette fides romaine est aux antipodes de la futilité du jeu : elle est empreinte de la joyeuse gravité de ceux qui ont découvert l’identité heureuse de leur profondeur intime avec celle du Tout, en même temps que l’inaliénable dignité de celle-ci. C’est cette solidarité indéfectible qui nous unit au Destin, cette connivence festive qui nous rend contemporains des Dieux et nous révèle leur présence en tous lieux, faisant de nous les Prétoriens du Soleil.

La foi des Païens est donc un acte d’adhésion et non un acte de soumission, car elle est un acte mutuel : la confiance indéfectible que nous mettons en la providence des Dieux à notre égard est le reflet de la foi que les Dieux nous témoignent. En nous attachant à regarder tout ce qui nous advient comme un cadeau dont le Tout nous régale, nous adoptons en vérité le regard même que les Dieux posent sur nous, un regard olympien : le point de vue du Tout. C’est cet acte de foi qui structure notre être intérieur et provoque cette jubilation impérieuse qui n’est autre que le rayonnement de la divinité qui habite nos âmes. 

Son contenu, donc, importe peu, non parce qu’il est inexistant, mais parce qu’il se situe à un niveau à la fois plus haut et plus profond que le discours doctrinal. N’allons pas pourtant nous figurer un quelconque « sentiment religieux universel » tels que se plaisent à le peindre les Monothéistes avec la palette doucereuse d’un Puvis de Chavannes. Notre foi est tout sauf sentimentale : elle est comme un instinct supérieur, un appétit infini de l’Infini, une théorexie. Notre foi est prédatrice et non victimaire.

C’est d’elle que provient notre vision du monde et, en tant qu’elle émane de l’incandescence de notre noyau divin, elle ne saurait qu’être plurielle et polymorphe à l’image de la divinité que nous adorons et du monde même qui en diffracte la lumière unique pour nos âmes. C’est pourquoi l’on a coutume de dire qu’il y a autant de Paganismes que de Païens, ce qui est aussi juste que souvent mal interprété. 

Notre foi irisée est, en effet, à l’image de nos Dieux, unique en son essence et multiple en son existence : sa pluralité infinie manifeste nécessairement son unité absolue. Mais celle-ci ne peut que rester cachée, tant elle est indicible. C’est pourquoi nous ne confesserons jamais une foi commune : une telle profession serait l’aveu même de son invalidité et l’acte même de son décès. Notre foi toujours plurielle est toujours renouvelée, comme cette Déesse Messagère à qui les Dieux ont confié la manifestation de leur volonté éternelle à travers le symbole évanescent, inopiné et éternel de l’arc-en-ciel qui est son écharpe…Elle est soudaine, comme dit Platon, et c’est pourquoi nous en voyons les signes dans les éclats de la synchronicité et les avis de la divination : notre foi s'écrit en arabesques dans l’azur avec le vol des oiseaux.

Une autre image de cette irisation spirituelle pourrait être celle du Dieu Osiris, qui, à notre sens, est un des plus beaux symboles de la foi du Païen. Il manifeste en effet dans son corps même la simultanéité de l’Un et du Multiple, du Caché et du Manifeste. Roi d’autrefois, il est désespérément inactuel, comme nous autres, croyants improbables d’une religion perdue. Mais sa royauté s’exerce pourtant partout et toujours puisqu’elle ne s’exerce nulle part, contrairement à celle de l’usurpateur Seth, qui, lui, parce qu’il aspire au pouvoir extérieur et immédiat sur les choses et les individus, voit son règne toujours menacé de tomber en poussière, par impuissance symbolique à unifier sans confondre.

Ainsi, Osiris, dont l’épine dorsale est redressée en chacun de nous et à chaque instant avec le Pilier Djed, illustre-t-il à merveille la foi des Païens, cette inaliénable fidélité à l’Être dans son unité comme dans sa diversité. Chacun des membres amputés de son corps devient une entité à part entière, et tous les membres du Dieu le constituent à leur tour comme Dieux : ainsi nos divinités sont-elles des faisceaux de puissances à la pluralité infinie, où chaque épiclèse se décline en d’autres épiclèses en une arborescence sans fin, et où chaque parcelle d’existence est reliée de manière unique à l’unité ultime de l’être.

Et c’est là, sans doute, que réside la « paganité » de notre foi : chaque humain est un Osiris, et chaque nome de l’Egypte reçoit la présence du Dieu, simultanément à celle de tous les autres terroirs. Ainsi, tous les terroirs de la Terre sont-ils la Terre entière, chacun selon son mode propre. Le Païen est partout chez lui, non par effet de conquête, parce qu’il imposerait sa singularité aux autres, mais parce sa singularité contient potentiellement toutes les autres. Rien de ce qui est Divin ne lui est étranger : cette phrase pourrait à la rigueur tenir lieu de confession Païenne.  Nous en reparlerons en d’autres occasions.

Pour ceux, notamment parmi les curieux et les agnostiques, qu’une expression doctrinale de la foi Païenne intéresserait afin de s’en faire quelque idée, en voici une ci-dessous. Mais elle ne saurait être considérée comme le credo officiel d’une quelconque "Église" Païenne. Elle n’est que l’expression, à un moment donné, de la conviction religieuse d’un Païen parmi d’autres, l’auteur de ce blog. Elle est cependant partagée par d’autres Païens, et s’appuie sur des traditions remontant à l’Antiquité, notamment la Tradition Néoplatonicienne : 

I              Je sais qu’il y a des Dieux,
II            Qui se soucient du monde et de l’humanité,
III           Mais qu’ils ne sont fléchis ni par l’invocation, ni par le sacrifice,
IV           Qu’ils agissent toujours partout et à jamais en vue du seul meilleur ;
V             Et que l’Homme est un Dieu oublieux de lui-même,
VI           Dont la nature enfuie ne peut se recouvrer que par longue mémoire,
VII          Par de saintes pensées et de sages paroles, et par des actes pieux
a-       A l’endroit de soi-même
b-       Et envers ses parents, qu’ils soient morts ou vivants,
c-       Envers les Immortels
d-      Et envers l’Univers,
e-      A l’égard de la Cité où la Providence permit de dérouler notre humaine existence.

On voit dans les cinq articles terminaux une des dernières caractéristiques de la Foi des Païens, et non la moindre : son côté éminemment concret. La foi se manifeste hic et nunc, et n’existe, d’une certaine manière, que dans ses manifestations. C’est pourquoi, d’ailleurs, le Paganisme s’est assez rapidement effacé lorsqu’on en a interdit les manifestations. De même qu’on a coutume de dire qu’il n’y d’amour que de preuves d’amour, la foi Païenne ne se confine pas dans le secret des cœurs : elle est d'abord piété, faite pour célébrer l’éternelle victoire des Dieux

Elle rayonne, elle ne se cache pas ; elle ne se dissimule pas derrière de faux semblants : elle est une bonne foi, la foi des bonnes gens. Elle ne demande pas de preuves, elle ne parie sur rien, elle n’est soumise à aucune condition : elle est noble et sans jalousie, et elle aime sans compter. Elle n’exige pas de conversion, et ne collectionne ni les Dieux, ni les âmes : sa force est trop immense pour dépendre du nombre ; elle n’a que faire du prosélytisme. Elle ne demande aucune raison, elle s’épanouit comme la rose au matin, spontanément, sous le regard des Dieux : elle est à elle-même sa propre raison.  La foi n'explique rien, elle ne cherche pas dans le mythe une théorie naïve des phénomènes du monde ; au contraire, elle s’implique en lui et lui donne sa raison d’être véritable, car le mythe a pour tâche d’impliquer l’existence éphémère dans l’Être éternellement actuel. C’est pourquoi Platon dit qu’en y ajoutant foi, on sauve le mythe en se sauvant soi-même. Mais ce sera aussi l’objet d’un propos ultérieur.

Ainsi, la foi des Païens n’est-elle en rien séparée de la Piété : elle est tout entière en acte. Elle est une ferveur à l’égard du réel, une sorte de ferveur absolue, ainsi qu’une attention soutenue à l’égard de l’invisible. Le Païen est à la fois attentif et attentionné envers la charmante et discrète étrangeté du Monde. Il est donc celui qui sait caresser Pan, il est le Ravi, le Fada, le Fiancé des Fées et leur féal fidèle. C’est sans doute pourquoi la foi des Païens, lorsque sa corolle s’épanouira de nouveau dans les âmes à venir, sera l’agent printanier du réenchantement du monde, en proclament la seule loi qui tienne, celle de l’émerveillement : nul n’est censé ignorer l’Âge d’Or ! 

VIVAX FLAMMA VIGET