mercredi 29 mars 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
C comme Calendrier, Culte, rites et sacrifices

Lorsque l’on demande à un Monothéiste qui est Dieu, il sort son Livre saint. Lorsqu’on me le demande à moi, je sors mon agenda. Et je dis : aujourd’hui, Dieu est Mercure. Et ça tombe bien, c’est mon Seigneur personnel !

En effet, comme tout Païen, je confesse que le Monde est mon évangile, et la Nature, mon temple. Étant le monde lui-même, l’évangile des Païens est toujours à la page : chaque jour est pour nous une bonne nouvelle.

Et c’est donc dans la Nature et le Monde que je suis appelé à vivre ma religion et, le cas échéant, à approfondir ma spiritualité. Mais comment déchiffrer ce livre étrange autant qu’immense, dont les lettres toujours mutantes forment un alphabet infini ? Comment trouver quelque bribe de sagesse dans cette immense énigme dont je suis, qui plus est, un des hiéroglyphes ? Comment ne pas errer dans ce labyrinthe sans début ni fin, et comment ne pas me laisser dévorer par le désespoir et l’ennui qui le hante depuis toujours ?

Les Anciens, comme bien souvent, nous ont donné des éléments de réponse. Mais ces éclaircissements ne résident pas dans des recettes écrites en quelque Livre révélé ; leurs enseignements ne se lisent pas, ils se dansent. Ce sont des rites, et ce sont des fêtes. Nos religions ancestrales, en effet, ne sont pas fondées sur l’orthodoxie, mais sur l’orthopraxie : « quand faire, c’est croire », écrit John Scheid…

La Religion consiste d’abord à relier le Temps à l’Éternité : elle est essentiellement fidélité aux rendez-vous festifs du Calendrier ; elle se propose de conformer le temps linéaire, sans qualification, le temps monotone qui conduit vers la mort, aux temps cycliques de la vie, qui rythment l’Univers de toute éternité et le renouvellent continuellement par la danse des saisons.

La théologie Païenne, si tant est qu’elle doive exister, est nécessairement une théologie de la fête. Elle doit rendre compte du rôle métaphysique des grands cycles ontologiques qui, de l’Un immobile aux innombrables individus gesticulants, scandent les mètres du grand poème de l’Univers. 

Ces cycles permettent au Cosmos, expression totale de l’Un ineffable, d’être uni vers lui-même et de préserver sa cohérence : ils sont l’expression même de sa vie, son immense métabolisme ; ils résultent d’une éternelle contemplation, d’une perpétuelle tension vers son Origine. Ces mouvements sont comparables aux courants de convection qui agitent la matière sous l’action d’une énergie ; ils sont, pour ainsi dire, des courants de conversion, dont le foyer immobile et obscur serait l’inépuisable fécondité de l’Un. Par ces courants, tout étant sort de l’être par une procession vers lui-même, puis revient vers son origine par le mouvement inverse, dit mouvement de conversion. Et chaque étant accomplit ce cycle à son rythme propre.

Cette tectonique de l’être, qui agite le cosmos entier et détermine les paysages familiers de notre ici-et-maintenant, provient des plus grandes profondeurs ontologiques. Dès son jaillissement premier hors de son Origine absolue, en effet, l’Intellect est mû par ce mouvement perpétuel qu’on appelle l’être, et qui, vu de notre monde agité, ne peut être décrit que sous la forme paradoxale de l’alliance du mouvement et du repos. Cette course circulaire de l’Être, modèle de celle des Astres comme du vol de l’Aigle, est ce mouvement de base qui est celui de toute contemplation de son Principe par l’étant qui en dérive.

C’est ce mouvement qui met en branle le cosmos entier, et, pour commencer, les Dieux, qui sont à leur tour entraînés par ce courant d’être universel appelé vie. Mus dans le tourbillon de l’Âme du Monde, ils sont comme le chœur de danse sur la scène de la Totalité dans le spectacle qu’elle se donne à elle-même. Marquant chacun et chacune le pas de leur rythme propre, les Dieux et Déesses mêlent tous leur voix à l’éternelle symhronie cosmique qui tisse le texte du Devenir Éternel dont les mythes se font pour nous l’écho.

Or, par leur Providence, les Dieux nous associent depuis toujours à leur vie circulaire et pérenne. Ils ont, pour cela, mis en place un système de correspondance entre l’Éternité et le temps, qui, comme dit Platon, est « son image mobile ». A cette fin, les Dieux ont instauré l’Année, mesurée par les cycles de la nature, tant céleste que terrestre. Ils nous ont attelées, nous les âmes particulières, au carrousel du temps, afin de dresser le Dieu qui sommeille dans l’animal que nous sommes, et d’assurer pour chacun de nous la sortie du labyrinthe fatal où nous sommes confinés.

Car l’âme aussi suit un destin circulaire, ou plutôt une voie oscillatoire, qui est son cycle propre, comparable à celui des animaux à métamorphoses.

Le mouvement de cette oscillation est double, et suit alternativement deux chemins en spirale, que symbolise le Caducée d’Hermès, guide des âmes : celle, vertueuse, des Avertis, qui remonte vers notre origine divine par un mouvement dextrogyre, et celle, vicieuse, des Pervertis, qui descend vers la dispersion et le néant par un mouvement lévogyre (fig. 1 et 1 bis). Condensés par la paroi du Ciel des Fixes, nous nous écoulons telles des gouttes de rosée vers notre concrétion maximale dans le monde sensible. Puis, après y avoir tourné, tels des astres de chair sur notre orbite destinale, durant un certain nombre de cycles, nous remontons nécessairement, comme évaporés, vers la Voie Lactée, pour nous unir de nouveau à notre céleste origine.



Or, c’est pour mettre en branle cette inspirale que les Dieux nous ont incité à construire ce Moulin Mystique qu’est l’Année rituelle, afin d’amorcer, au cœur de la vallée du Devenir, la pompe de l’éternité, et afin d’éviter que nous n’allions nous perdre dans les méandres de la durée, dans la défête perpétuelle d’un temps épuisé bégayant ses insanités comme un ivrogne. La Roue de l’Année est une projection sur le plan horizontal de l’oscillation ontologique de l’âme.

Ainsi, par le lent glissement de l’An, l’Âme doit pouvoir recouvrer la mémoire souveraine de son origine, suivant le modèle conjoint de la navigation Odysséenne et de la Geste Héracléenne. Les rituels calendaires sont donc une propédeutique à l’éternité, une pédagogie des âmes (une psychagogie) par laquelle les Dieux, avec patience et bonté, nous apprennent à marcher de leur pas, comme des enfants, puis à danser avec eux le pas de Dieux.

La structure de l’année, en effet, se prête à ce lent et progressif apprentissage par l’âme de sa propre nature, à travers, précisément, le miroir de la nature et le miracle de ses métamorphoses toujours recommencées, mais toujours différentes, comme en une spirale. Aussi, pour celles et ceux qui se sont attelés à la fidélité de l’Observance, l’Année se fait montagne que l’on gravit comme en un pèlerinage circulaire vers son propre sommet, son propre dépassement. 

Ainsi, par les matins d’étés, la larve glauque grimpe à la tige du roseau pour sortir d’elle-même et se faire libellule. Ainsi, Psyché gravit-elle solitaire la montagne où elle doit être sacrifiée, et Héraclès au sommet de l’Oeta, déjà consumé par sa tunique maudite, construit-il de lui-même le bûcher de sa propre apothéose, après avoir accompli ses célèbres travaux.

Et ce sont justement les quatre grands cycles temporels qui nous dévoilent peu à peu ceux de la vie de notre âme. 

Le cycle nycthémère, d’abord, nous éduque au dépassement de la dualité qui nous déchire et nous rend étrangers à nous-mêmes. L’alternance des jours et des nuits nous rend familier notre statut d’intermittent de la conscience : les sommeils succèdent aux réveils comme les jours aux nuits.

Et bientôt, le Mois vient élargir notre horizon existentiel avec sa quinzaine claire et sa quinzaine obscure, et la Lune, Mère du Devenir, nous fait la leçon là-haut, croissant et décroissant en mesure, et nous montrant ainsi que les vagues du déclin et de la croissance, de la mémoire et de l’oubli, se succèdent indéfiniment à la surface des choses. 

Enfin, la lumière de la Lune nous renvoie à sa propre origine, et nous permet d’entrevoir sans nous éblouir les hauteurs qui brillent à l’aplomb du devenir : les Lunes nous indiquent en leur succession l’éternelle présence de l’Un, et les Mois dans leur ronde saisonnière l’immobile sérénité du Soi.
 
Notre religion prend l’individu tel qu’il est, cerné par les circonstances, ai-je déjà dit. La Terre est donc pour nous le niveau de référence, et doit être considérée comme située symboliquement au centre du Cosmos, car c’est elle qui porte notre Ego, lui-même capitaine dressé au centre du navif, sa nef existentielle (Fig. 2). Ce sont par conséquent les rythmes de la terre qui feront loi, puisque sur elle, et elle seule, prend appui toute expérience.


Or l’Année est au Temps ce que l’océan circulaire est à l’espace dans la cosmologie traditionnelle : embrassant en elle tout devenir ici-bas, elle coule dans les deux sens entre ses deux rives : l’une, extérieure, est celle de la durée univoque, linéaire est mortelle, tandis que l’autre, intérieure, est celle de l’éternité, la vive rive des Mythes toujours recommencés. Entre les deux rives sont jetés les ponts des rites

L’observance de ces rites, comme pour des balises, nous enseigne les règles de la navigation immobile que nous devrons suivre pour mener l’Ethernef (fig. 2) à bon port. Marins émérites, nous serons alors à même de retrouver notre vraie patrie, la Totalité. La structure de l’Année est pour nous un indice de pilotage, que les Anciens nous ont transmis sous le voile de la fable.

Porphyre, dans son « Antre des Nymphes », nous dévoile en effet, à ce sujet, une précieuse symbolique cachée dans l’Odyssée d’Homère (XIII, 102-112). Cette caverne, dit-il, est l’image du Cosmos, et comporte deux issues : par l’une, au nord, descendent les mortels, et par l’autre, au sud, passent les immortels. Si l’on en croit le Tyrien, la première correspond au tropique du Cancer par où viennent s’incorporer les âmes penchées vers le devenir, et l’autre, au tropique du Capricorne, par où les âmes libérées sortent du monde sensible (Fig. 3). 


Lorsque, sur sa nef existentielle, le capitaine voit monter le soleil, qui représente la référence fixe de son voyage, c’est que le pont de son navire descend. C’est le printemps, saison première où l’étrave plonge dans le creux de la vague, soulevant des gerbes d’écumes blanche qu’on appelle les fleurs, pour le plus grand ravissement de notre âme. A ce moment, la matière s’épanouit et l’esprit se retire, les corps se dénudent et les âmes s’habillent ; les paysages lointains de l’intime se ferment dans la brume alors que les lieux proches s’ouvrent dans la clarté de l’air ensoleillé. C’est le moment de la procession et de l’efflorescence, celui de la manifestation et de l’épanouissement des corps : ce sont les jours où Perséphone remonte du sombre séjour, tandis qu’Ariane, abandonnée par son époux charnel, s’endort en noces mortelles.

Mais lorsqu’au contraire la proue bondit et remonte, le soleil nécessairement descend dans un ciel sans embruns ; les fleurs se sont flétries et l’automne est venu dénuder les âmes et recouvrir les corps. Après l’expir vient l’inspir et Ariane s’éveille ; les lointains intérieurs sont désormais ouverts et Dionysos survient ; tout ce qui était immédiat s’est refermé sur lui-même. Ariane alors se redresse pour accueillir son époux et se pare de feu pour ses Noces divines. Ainsi, l’automne est le printemps des sages où fleurit à contretemps la fleur du Seigneur, le Lierre Sacré, comme la sage nage à contre-courant de la foule. C’est le temps où l’âme dénudée s’expose à la lumière parnassienne de l’Âge d’Or bientôt retrouvé et, reconnaissant la proximité d’Ithaque, se prépare à sortir du monde sensible par la Porte Solsticiale, transgressant la limite du pôle pour retrouver l’éternel été des Hyperboréens. C’est l’époque de la conversion, et Perséphone quitte notre monde, alors que s’approche l’instant paradoxal, le temps de la sortie du temps.

Mais « Patience, mon âme », dit Ulysse (Odyssée XX, 18) : l’échappée belle n’est pas pour le premier venu.

Car le voyage est circulaire et sa durée indéfinie…Cette durée se contractera pourtant en un instant, unique, celui qu’on attend plus, lorsque surgira l’Éternité, qui nous attend au tournant. Et l’année à chaque fois s’arrête ou recommence, en ce temps crucial qu’est celui du solstice d’hiver où, lové comme un serpent, le Soleil dort au creux du temps. Dans le giron de l’année drapée de nuit, il rêve à ses douze mois futurs. A chaque fin d’année, lorsque le temps glisse sur sa route gelée et qu’il fait son fameux tête-à-queue, les Dieux nous font la grâce de nous accorder un léger souvenir de ce qui fut le bonheur indicible de nos aïeux durant l’âge d’or : d’aucuns, à cet instant, s’éveillent, mais les plus nombreux se rendorment bien vite. Les vraies étrennes sont celles qui nous régalent de l’éternité que le temps avait ternie, et qui remettent nos pendules à l’or.

Le quatrième cycle est donc le cycle vital, l’Odyssée intime de chacun d’entre nous. Ce sont là notre révolution et notre révélation : révolution existentielle du moi satellite et circonstanciel autour du Soi, son astre personnel, essentiel et central, qui accomplit l’intégrale de notre destinée. Cette révolution qui nous est propre est aussi autorévélation, puisqu’elle consiste à nous connaître nous -même. 

A travers ces fenêtres de l’être que sont les fêtes, il appartient à chacun de trouver l’issue que lui a assigné le Destin. La ronde des années est pour nous l’occasion de scruter ces lucarnes de l’éternité afin de saisir le moment propice, le Chairos de l’essor de notre âme hors de l’espace et du temps de la banalité. La succession des années rituelles forme elle-même une grande année, le cycle existentiel de notre destin ici-bas. Celui-ci peut s’assimiler à une navigation, la navigation vitale ou navitation, qui nous conduit de port en port, d’initiation en initiation, à travers les saisons de la vie, jusqu’à cette initiation ultime et inévitable qu’est la mort. 

Au-delà, d’autres cycles encore doivent s’étendre jusqu’à ce que notre âme soit revenue à son lieu d’origine, cette juste place qui est la place du Juste. Car les corps, eux aussi, sont caducs, et suivent leurs saisons. Ils ne sont que des organes provisoires de notre arbre psychique, dont ils assurent la noosynthèse

Cette procession vitale est jalonnée par sept ports, sept écluses que nous devons traverser pour assumer la maturation du fruit de l’expérience : la première est la naissance et, bien entendu, la dernière est la mort. Entre les deux, viennent en leurs temps la puberté, le mariage, la parentalité et l’initiation aux Mystères qui, symboliquement, correspond à la sénescence, et préfigure notre entrée dans le transit létal. Au-delà de ces six pas, le septième est la renaissance, quelle que soit la modalité qu’elle prend. Ces sept actes critiques de la conscience constituent les biopores, les gués de notre devenir, les sept points de vie par lesquels nous devons acquérir cette vision totale de la réalité qui résulte de l’expérience et qu’on nomme contemplation. Par eux, nous passons de l’empirique à l’Empyrée, de l’expérience a l’impérience, de la science diffuse à la science infuse. Dans Thèbes au sept portes, le roi est Cadmos, l’Homme Véritable.

Mais comment assumer l’effort du labour rituel ? Car il s’agit bien là d’un effort, et non des moindres : les Maîtres du Rig Veda le savaient bien, qui l’ont souvent qualifié ainsi, lorsqu’ils méditaient sur le Sacrifice. Car l’effort, en tant qu’il est offert, est déjà une forme préliminaire de sacrifice, et la sueur du labour en est déjà une première lueur.

Comme tout sacrifice, en tant que transaction sacrée, l’observance rituelle produit des bénéfices. Mais ceux-ci sont au départ bien difficile à percevoir, tellement ils sont tenus. Ne parle-t-on pas également d’observance lors d’un traitement médical ? On admet, dans ce cas, que les effets bénéfiques des remèdes puissent n’apparaître qu’après un certain temps. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’observance calendaire, qui est un remède à l’insignifiance ?

Dans les premiers temps de l’observance, assurément, l’officiant n’obtient rien. Au contraire, il lui faut surmonter l’état de torpeur spirituelle dans laquelle nous a plongé notre naissance en ce crépusculaire âge de fer. Beaucoup d’entre nous, alors, renonceront à entrer dans le manège divin, percevant comme ineptes toutes ces formules et ces gestes obscurs, et ils retourneront bien vite à l’accaparement de leurs affaires et de leurs passe-temps :  il sont victimes de la hiérophobie généralisée qu’entretient machinalement la civilisation profane de la modernité. Ceux-là croient s’occuper en tuant le temps, mais ils ignorent que c’est le Temps lui-même qui occupe leur vide, et que c’est lui qui les tue ; croyant passer le temps, c’est aux qui sont à jamais passés, et qui n’ont de futur qu’un éternel ennui.

Pour ceux qui s’acharnent à chercher le Présent Parfait, il leur faut, il est vrai, surmonter cette lourde léthargie pour accéder à la vraie liturgie ; un peu comme ces marins qui, pour s’embarquer, doivent pousser leur esquif au-delà des déferlantes qui leur font obstacle. Il fois montés à bord, ils sont poussés par la brise vers le large et leur effort est devenu léger…

Il faut donc savoir se conformer à la vie rituelle, qui s’oppose à la vie machinale ; Le rite est d’abord un rappel à l’Ordre, une mise au pas de l’homme par les Dieux. Mais en honorant l’invitation du Dieu, on obéit en même temps aux vénérables injonctions de nos ancêtres : « fréquenter inlassablement les Dieux », « Faire cortège aux Dieux dans l’ordre et la sérénité » ; car si l’homme a l’initiative du culte ici-bas, ce sont les Dieux qui, à l’origine, lui en ont donné la faculté. 

Il en est des rites comme de l’école : ils demandent de la discipline, de l’assiduité et de la régularité : on ne peut sans se faire violence se mettre à L’École des Merveilles. Mais, une fois ébranlée la lourde roue des fastes, on commence vite à sentir le vent d’outre espace caresser notre tête. Les bénéfices de l’observance rituelle commencent alors à se faire sentir les uns après les autres, au nombre de quatre :

-          1 - Un bénéfice psychologique d’abord : une fois les premières manifestations hiérophobiques surmontées, la célébration permet de ressentir les premiers effets, parfois enivrants, de ce qu’on peut appeler, à défaut d’autre mot, la jubilation sacrale (sans doute ce sentiment que les égyptiens appelaient hotep ?). Ce sentiment est fait d’une impression mêlée de paix et de joie inconditionnelles nés de la satisfaction d’un devoir accompli. Sentiment d’harmonie et de présence diffuse, impression d’imminence heureuse d’un Printemps sacré, d’une Saison éternelle où nous sommes attendus. De printemps sacré en printemps sacré, cette jubilation festive se renforce, et nous prenons ainsi de l’assurance dans notre démarche, au point de croire d’avoir toujours été cheminant. Chaque émerveillement est un pas vers le Printemps Absolu. 

    Peu à peu, des détails inconnus de notre paysage existentiel nous deviennent familiers, et les synchronicités se multiplient, s’épanouissant sur notre chemin comme autant de fleurs voyantes…La régularité de l’observance, telle un soufflet, attise en nous l'éther, excite la ferveur, et ce ferment fervent conduira peu à peu notre âme de l’état opaque de son inconséquence à la candeur incandescente qui était nôtre avant notre condensation dans la Nuit des Temps. Ainsi, l’accomplissement des rites nous ramène-t-il à notre origine, mais les premiers pas, comme toujours, auront été couteux : le joug est douloureux lorsqu’il est posé pour la première fois sur une nuque indomptée, mais le licol est promptement oublié lorsqu’il s’est changé en ailes. 

    En outre, comme je l’ai déjà dit dans le précédent article (B comme Bisounours), l’arme rituelle est une des armes de la Guerre Joviale qui permet de lutter ici-bas contre le mal : dans le retour cyclique des fêtes, en effet, le devenir et la matière sont en quelque sorte éconduits, renvoyés à eux-mêmes comme dans un miroir. Une des lois de la magie, agissant en vertu de la courbure du temps, consiste à faire comme si la volonté était dores et déjà réalisée : le rite devient alors l’étrange mémorial d’un évènement à venir, comme le monument anticipé d’une victoire future. Par ailleurs, la conscience égocentrée, géocentrée,  du célébrant, est progressivement redressée, omnicentrée par le circuit rituel.

-          2 - Un bénéfice cognitif, ensuite, que je viens de commencer à évoquer ; car si le rite est la mise en œuvre, ici-bas, des symboles, l’âme célébrante devient cérébrante et, allant butiner les saisons, redécouvre peu à peu les pépites symboliques qui brillent dans la pénombre de notre monde sensible, et s’en émerveille comme un enfant recueillant les œufs le matin de Pâques, illustrant ainsi l’adage des Théologiens : " Car l'Intellect du Père a semé les symboles à travers le monde, lui qui pense les intelligibles, que l'on nomme indicibles beautés " (Oracles Chaldaïques, 108). Ainsi s’ouvre en nous le bourgeon de l’émerveillement qui élargira bientôt notre conscience aux dimensions du ciel, et nous pourrons faire nôtre ces paroles d’Odin dans la Havamal (141) : " D'acte en acte me menait l'acte, de mot en mot le verbe me menait "

    Il s’agit pour nous, dans le temps à la fois indéfini et illimité qui nous est imparti, de faire le tour du temps et d’embrasser symboliquement la totalité du Cosmos : le Polythéisme est un recensement mythique des énergies du Cosmos, et les Dieux nous ont mis en faction ici-bas pour monter la garde sur les créneaux du temps. Il n’est pas de merveille pour qui ne veille pas, et chacun doit recueillir sa part des indices de l’indicible. Le culte est un cours de métaphysique expérimentale.

    Mais cette fonction cognitive concerne surtout notre mémoire profonde : les fêtes du cycle annuel s’entrelacent et se répondent. Ainsi, il faut cueillir les blés de Lugnasad pour tresser à Imbolc la croix de Brigitte : les Dieux circulent dans l’année comme des astres dans le ciel, et, si le rite consiste à se rappeler, en temps et en heure, au bon vouloir des Dieux, il doit aussi provoquer dans nos âmes un choc anamnésique par l’opération des douze émois de l’année.  Car le rite fait flamboyer le temps et le rend incandescent, volcanique, perméable à l’éternité. Il consume la durée et rend manifeste l’encyclique du souffle divin qui renoue avec lui-même. Le rite est une herméneutique de l’existence : le Soleil est l’hiérophante du temple du monde où nous a fait entrer la Providence. Tout ce qu’il nous donne à voir doit être compris comme une révélation intentionnelle et personnelle dont il nous gratifie, et reçue avec reconnaissance.

-          3 - Un premier bénéfice symbolique, ensuite : le rite nous rend, à partir d’un certain degré d’expertise sacerdotale, co-démiurges de notre environnement. Car le rite étire le Mythe :  tout rite, par conséquent, est l’itération d’un Mythe, et, à ce titre, re-créatif du monde. Par la célébration, donc, nous nous rendons contemporains des Dieux et agissons avec eux, en actualisant ici-bas leur présence efficace. Le rite, c’est d’abord la Poésie en acte, sans quoi ce n’est que radotage sénile.

    On peut comparer ce processus mythopoïétique (dont les hymnes et leur récitation sont largement partie prenante) à la réflexion de la lumière solaire par un miroir et sa concentration par une loupe. C’est d’ailleurs ainsi, parfois, qu’on allume le feu sacrificiel, lorsque ce n’est pas par un frottement qui, précisément, réitère l’engendrement du monde par les Parents Divins. Voilà pourquoi nous nous attelons pieusement à la meule du temps, labourant fidèlement le sillon circulaire de l’Année en célébrant les rites prescrits par nos Ancêtres.

    Nous faisons ainsi tourner la Roue à Aubes du Moulin à Merveilles qui met en communion le Ciel et la Terre. Le rite, constitution symbolique de la Réalité : transfère l’harmonie du Ciel sur la Terre et faire des choses d’ici-bas des constellations symboliques. C’est donc bien continuer l’œuvre du Démiurge ordonnant le Chaos en révélant l’Ordre à lui-même (car le Chaos n’est autre que l’ordre caché à lui-même) par cette Poésie totale. Le rite est la mise en ciel des choses d’ici-bas, et le sacerdote en est le metteur en ciel.

-          4 - Un second bénéfice symbolique nous rend, cette fois, démiurges de nous-mêmes. S’il est réussi, en effet, tout rite contient une dimension initiatique pour celui qui l’accomplit. La religion travaille la matière existentielle par des outils symboliques, et le rite a peu à peu édifié en nous (à notre insu au début) un corps rituel, un puer aeternus, qui grandit dans une matrice psychique comparable à un sanctuaire : le temple par excellence, le temps ailé, où se célèbrera cette fête unique, récapitulation ultime et sommitale de toutes les fêtes, que sont les noces de l’Espace et du Temps. 

    Ce processus d’auto démiurgie est la contemplation par excellence, qui nous permet d’unir notre âme à l’âme du monde par le truchement des Dieux, c’est-à-dire, finalement, de réaliser la Religion dans son essence même. Rendre hommage aux Puissances personnifiées, c’est d’abord les personnifier par notre regard, les confirmer dans l’être, leur rendant ainsi ce qu’elles nous ont donné en tant que Puissances Ontologiques ; ensuite, c’est incorporer leur puissance par l’invocation et lui permettre de nous transfigurer et de réaliser notre humanité ultime. Ainsi l’homme, cet arbre en exil, s’enracine, lorsqu’il prie, au centre de toute chose et retrouve sa patrie.

    Représentation du théâtre céleste aux sept gradins où brillent, dans la nuit, les yeux des spectateurs divins, le rite, à son point suprême, est une quête du Présent Parfait, il permet le passage du culte à l’occulte, par le col du Temps Culminant.


Mais à ce stade, nous sommes sortis de l’observance calendaire : notre rotation ontologique sur la margelle des ans a augmenté de façon vertigineuse notre élan spirituel et notre vitesse existentielle, et lui a fait atteindre celle de la lumière, vitesse paradoxalement immobile ; bien sûr, le temps profane, quant à lui, poursuit son chemin, clopant-clopant, et se traîne toujours dans la boue avec les chenilles. C’est sans doute le sens de ce que nous lisons dans ces légendes où le héros, resté longtemps dans le Sidh, puis transgressant un interdit qui lui est fait lorsqu’il prétend « retourner » chez lui, retrouve ces parents et amis morts depuis bien longtemps, avant de tomber lui-même en poussière. Gare à ceux qui, engagé dans le danse Elfique, reviennent en arrière.

Le temps assaisonne pour nous une éternité que nous trouverions bien insipide, mais, à notre insu, c’est nous qu’il assaisonne ; car en vérité, il nous rôtit lentement par le retour des années sur le feu secret du Soleil intelligible, jusqu’à ce que notre cuisson soit à point. Car, de sacrifice en sacrifice, c’est nous qui sommes la victime véritable de ce sacrifice ultime qu’est la mort. Et si notre cuisson est adéquate, nous pourrons aisément nous assimiler à la divinité.

Car notre âme, comme une toupie bachique, a été portée à incandescence par l’itération des mythes et par le feu de sa propre ferveur. Arrivée à ce point où temps est tangent à l’éternité, est venu pour le Moi le moment de la métamorphose : à force de tourner autour d’elle, le papillon psychique finit par se jeter dans la flamme sacrificielle, comme le fit autrefois, disent les Mexicains, le soleil lui-même. L’âme a ainsi réalisé sa quête du centre, sa quête de l’infinitude, qui était, sans qu’elle le sache, le véritable but du manège où elle s’était engagée : elle est arrivée maintenant au centre et au faîte d’elle-même, et doit désormais passer outre soi par le grand saut, la Mort (cf. M comme Mort), ou les Mystères, cette Mort anticipée (cf. E comme ésotérisme).

Au centre de l’Année, l’Homme a désormais pris pied sur la terre ferme du sacrifice, qui est son moyeu ; il a cessé d’être l’homme périphérique et saisonnier, le moi toujours éconduit, mais le voilà identifié à son acte essentiel, axial et ascensionnel : il est devenu Seigneur (Anax) et connaît son apothéose, comme Héraclès, dont les douze travaux l’ont conduit, au travers des flammes du bûcher de l’Oeta, au sommet de l’Olympe.

L’anamorphose se produit nécessairement au mitan du temps, là où l’Aire devient l’Ère. C’est là qu’on dresse le pilier Djed, le gnomon de l’existence totale et la gerbe ultime de la moisson cosmique. C’est là que se dresse la Personne, sur le pavois du Soleil, porté par les gardiens des quatre orients. Et ce pavois unique, comme nous l’enseignent les fastes du Peuple Romain, est en même temps douze : c’est l’Ancile envoyé du Ciel par Jupiter au Roi Numa en gage d’alliance, reflet de l’infini dans le fini.

C’est l’Embrasement après l’embrassement de la Totalité que les fêtes solennelles nous proposent de réaliser symboliquement. Cet Homme éternel, identifié à sa propre divinité, est celui qui a fait le tour de lui-même et du Temps. Revenu de tout, il n’a plus lieu de s’émerveiller, puisqu’il est lui-même la Merveille, celle que décrit Asclépios dans le Corpus Hermeticum (II, 3). Il n’obtempère plus au temps, il n’obéit plus aux Dieux : ce sont eux qui lui obéissent, et le temps n’est autre que celui de sa contemplation.

Car dans le sacrifice réside le Présent Parfait, le Don total. Il est l’acte absolu qui oriente le désir vers son sommet, l’acte télergique qui sublime toutes choses moissonnées, actionnant la pompe cosmique de la convection ontologique : toute religion réside finalement dans la fumée, car c’est elle qui relie le ciel à la terre et qui suspend le quotidien à l’intemporel. Les deux Maîtres du sacrifice, qui actionnent ensemble le moteur cosmique, sont Apollon et Dionysos, qui se partagent aussi l’Année : le premier aspire toute essence vers le haut par évaporation, et le second, maître de la condensation, permet lui aussi la remontée. C’est lui qui ramène Héphaïstos dans l’Olympe, en dressant la flamme de l’autel, et c’est lui qui, après que sa mère Sémélé se soit offerte à la foudre de Zeus, la fait remonter des enfers sous le nom de Thyoné, la Fumante

Ce cinquième bénéfice de l’observance, mais qui la dépasse, achève de nous montrer le caractère profondément humain de ce cycle calendaire : à travers celui-ci, c’est rien moins que notre humanité que nous créons sur un tour de potier dont le nom est Gaïa ; et ce Potier est un être étrange dont l’une des mains se tient à l’intérieur du pot (et c’est celle de notre âme), tandis que l’autre en maintient l’extérieur (et c'est la main du Destin, celle de Zeus). Car l’Humain peut être défini comme un animal rituel, doté d’un instinct sacré. Le rite est son ethos propre, comme voler est celui de l’oiseau et tisser celui de l’araignée. Il est l’expression de son instinct sacré, de son appétit d’infini (théorexie).

Ainsi, notre avenir, nous le savons de science certaine, n’a jamais été d’être enfermé dans le passé : nous nous sauvons par le présent. Dans le temps profane, tout sens s’écoule et se perd dans le sable des choses, comme l’eau du fameux tonneau de la fable. Les gestes et les paroles du quotidien sont machinaux et vains. Mais dans la fête, le temps devient étanche par la vertu sacrée du chant : les Danaïdes sont désormais en vacances.

Viennent les noces providentielles du temps et de l’espace dans la corolle embaumée de l’instant ! Et qu’à Naxos, en cet automne radieux, l’Inétendu épouse, par une divine surprise, l’étendue endormie qui ne l’attendait plus ! Puissions-nous être la canne sur laquelle s’appuie le Soleil en son pas éternel, puissions-nous être le rayon sur lequel s’appuie la roue du monde, toujours le même et toujours autre à chaque instant ! Car il est écrit : « Rê s’appuie sur le Ressuscité dans le Pays de Lumière » (Textes des Pyramides 732c.).

Celui qui fait de l’année sa demeure, et qui en a reconnu les portes saintes, celui-là sans nul doute, habite l’éternité. Et la fête en dansant ramène en lui la belle enfance, complice des saisons.
 
Assurément, il n’est plus tout à fait mortel, celui qui sait ainsi.

mercredi 15 mars 2017

B comme Bisounours



L’Abécédaire du Petit Père Païen
B comme Bisounours, Bunny (fluffy), Bien et Mal

Le Bien n’a pas bonne presse dans notre milieu, le Bien est mal vu.

Il en est du Bisounours comme du Bobo et du New-ageux : tous et chacun s’entendent pour les conspuer ; ils sont partout, mais personne n’en est ! 

Sans doute la morale, qui prétendait distinguer le bien du mal, apparait-elle désormais pour nous autres, Païens, sous un jour trop monothéiste ; elle nous rappelle sans doute Adam et Eve, le Dieu punitif et la Loi…Morale d’enfant de cœur, morale de pensionnat qui a servi à opprimer des générations d’hommes et de femmes ; morale obsolète qui ne convient plus à une humanité libre, entendant s’affranchir de ces contraintes absolues dictées de l’extérieur, pour leur préférer une éthique plus intérieure et plus relative…

Ce qui vaut pour le microcosme Païen est largement valable pour le reste de la société, devenue elle-même profondément allergique à la morale dualiste, et gagnée depuis longtemps par un relativisme généralisé devenu lui-même norme. Il est désormais suspect de parler en termes de bien et de mal, et, à le faire, l’on passera facilement pour un fanatique, voir un inquisiteur.

Et cette allergie dépasse largement les clivages politiques, puisque la seule norme désormais acceptable, de l’extrême gauche à l’extrême droite, est celle de la rébellion contre le « système » honni qui enserre les gens dans le carcan de la morale bourgeoise (tiens, encore un B que personne n’assume !).

Aussi l’époque est-elle au persiflage et au cynisme élégant ; il est désormais de bon ton d’être rebelle, et nous faisons nos délices de la dérision, autrefois privilèges des élites, désormais largement diffusée. Nous vivons l’époque dérisoire de la Dérision pour tous, de la Rébellion obligatoire, nous étourdissant dans un grand bal masqué où tous les invités ont acheté à bon compte le costume du Poète Maudit : ce bal où tout le monde est revenu de tout, et qui ne mène nulle part, s’appelle postmodernité, mais certains l’ont appelé « Âge du Loup » avant qu’il ne commence.

Dans ce monde désormais désorienté, les individus ont perdu tout repère et naviguent à vue, car le ciel leur est désormais inaccessible. Aucune référence située au-delà de leur horizon existentiel ne permet plus en effet de fonder leur action. Ils errent donc dans un labyrinthe qui les enferme dans leur horizontalité, et leur morale depuis longtemps privée de fondements métaphysiques est devenue utilitaire à force d’être superstitieuse : elle n’est plus qu’une réaction désespérée face aux tsunamis de l’absurde.

Et la dépolarisation de notre être-au-monde est justement une des caractéristiques principales de l’époque crépusculaire que nous vivons (« fragmentation schizomorphe de l’Occident », écrit Antoine Faivre) ; elle s’auto-entretient et se renforce elle-même, nous précipitant vers l’état le plus éloigné possible de notre essence, le plus proche possible du non être (sans jamais cependant nous y plonger entièrement : nous verrons plus bas pourquoi). Le Mal devient prépondérant lorsqu’il finit par se faire oublier ; l’oubli est d’ailleurs son premier symptôme. La foule amnésique et gesticulante avance désormais vers le vide où elle sera lentement précipitée, comme toute poussière matérielle dont elle est l’image spirituelle.

Mais les tenants du Mos Majorum sont naturellement habilités, comme toutes celles et ceux qui n’ont pas abdiqué la souveraineté traditionnelle, à rappeler quels sont les fondements métaphysiques qui guident l’action humaine. La « Morale » est, effectivement, la science des mœurs, et celles des Anciens sont censées être restées reliées à leurs principes.

D’où viennent le Bien et le Mal ? Existent-ils de toute éternité ? Sont-ils, comme il semble à la foule, deux termes égaux et symétriques dans leur relativité ?

Le Bien n’est autre que ce qui fait qu’il y a quelque chose, plutôt que rien

Lorsque l’Un se révèle en tant qu’Un, il devient l’Un qui est : il est entré dans l’Être, mais son inquiétude l’a déjà éloigné de lui-même. L’épanchement éternel de l’Un dans l’Être : voilà l’insaisissable Bien. Insaisissable, mais source de tout ce qui est : l’Être est le symptôme du Bien. Ce qui est, tout ce qui est présent, est ce qui est bon, c’est-à-dire ce qui participe du Bien.

Ainsi les sages d’antan ont souvent comparé le Bien à un soleil, le soleil intelligible, qui serait la source de toute réalité, comme notre soleil sensible est cause de toute vie et de toute visibilité. Le cœur du soleil serait une absolue ténèbre, éblouissante et infinie, qui se transgresserait elle-même pour se changer en son contraire, la lumière éclatante qui rayonne à l’extérieur pour révéler toute chose à toute chose et toute chose à elle-même.

Le Bien, l’Essence et la Totalité, quoique distincts, ont donc partie liée.  Il s’ensuit que le Mal apparaît comme ce qui vient contrarier ces trois termes, et qu’il est par conséquent second par rapport à eux, comme la réaction est seconde par rapport à l’action. En effet, la Ténèbre superluminique de l’Un, de qui émane de toute éternité, sans action ni calcul, la lumière intelligible qui révèle l’Être, ne saurait avoir de contraire. L’Un ne saurait donc avoir de second ; il n’est pas numérique et ne s’oppose à une aucune multiplicité. Au demeurant, cette Ténèbre n’est perçue comme telle que par la radicale incapacité de tout intellect à l’appréhender, et ne peut être appelée « Mal », ni quoi que ce soit d’autre.

Mais l’au-delà du Bien et du Mal ne peut se trouver que dans le suprême paradoxe de la coïncidence des opposés ; dès lors que l’Un s’épanche hors de lui-même, en effet, se manifeste la dualité : le Bien n’est que le nom que l’on donne à cet épanchement à la fois nécessaire et éternel. En conséquence, toute négation d’une polarité morale, au niveau des étants, n’est que supercherie, et relève d’une stratégie du Mal pour masquer sa propre action.

Mais en quoi consiste le Mal ? Précisément, en rien. Le Mal n’a pas de consistance, car il est pure opposition. Opposition à l’être, opposition à la totalité. Son existence est toujours une existence d’emprunt, une imitation, même si elle a un certain caractère de nécessité : assurément, il faut pourtant chercher la racine du Mal dans la Divinité.

Pour se transgresser lui-même, l’Un doit franchir une limite. Cette frontière n’a d’existence que virtuelle, car elle est continuellement abolie et, simultanément, toujours rétablie. Mais elle permet à l’Absolu de s’aliéner, de s’affranchir de lui-même, autrement dit, de se renier lui-même. C’est cette couronne qui fait le Roi, c’est elle qui manifeste le Dieu comme Seigneur, car elle sépare éternellement le Même de l’Autre et distingue Saturne Sujet de sa Nature Objet.

Mais elle est potentiellement ennemie de toute complétude et de toute unité, puisqu’elle est principe de séparation et de fragmentation. Il suffit en effet qu’elle oublie de s’oublier, que le serpent ourobore qui unit et sépare simultanément l’Un et le Tout cesse de se mordre la queue pour que le désordre apparaisse et que le manque se mette à proliférer : une lézarde obscure s’ouvrira alors dans le continuum de l’être, dont les branches s’étendront à tous les cieux postérieurs en foudres d’ombre, en ronces cosmiques envahissantes.

Cependant, aux étages supérieurs de l’Être, dans les mondes intelligibles où vivent les archétypes, cette tendance est contenue, et la foudre obscure du Chaos est vite occultée par la foudre claire du Démiurge. C’est ce que célèbrent à l’envie les récits de toutes les Traditions qui mettent aux prises Dieux et Titans, Deva et Asuras ; et les forces du Chaos, vaincues dès avant les débuts du monde, lui servent d’ailleurs de fondements. 

Ainsi, Apollon est justement vainqueur de Python au centre même du Monde, Marduk fait des deux moitiés de Tiamat déchirée les hémisphères cosmiques, et Seth, à la proue de la Barque Solaire, harponne à jamais le Serpent Apopis, sur le dos ondulant duquel navigue, précisément, le victorieux navire divin. Dans ce cas, il est intéressant de noter que le Mal est neutralisé par sa structure même : ennemi de l’unité, c’est sa dualité qui est utilisée pour faire en sorte qu’il s’entrave lui-même et soit, à son (ses !) corps défendant, utile à l’ordre cosmique qu’il abhorre. Il y a là, nous le verrons, un paradigme de l’action humaine devant les manifestations existentielles du Mal. 

Aussi, le mal est-il, dans les Cieux et les Mythes, éternellement vaincu : on peut même affirmer que c’est là sa raison d’être, son office. C’est pourquoi, au sein des Panthéons, une figure divine est en général préposée à porter ce rôle nécessaire, et à regrouper autour d’elle les forces de la rébellion à l’Être et à son harmonie. C’est le Deus Alienus, Dieu du Non et despote des Non-Dieux, personnifiant l’opposition à toute personnification, Puissance de l’Impuissance, perfection de l’échec…Cette figure mythiques est éternellement vaincue, mais jamais détruite : c’est Typhon coincé sous l’Etna, Seth gardant la proue céleste, Loki en son éternel supplice, etc. Isolé des autres Dieux dont il est l’ennemi, il reste en général intégré dans le Panthéon dont il est comme l’ombre portée ; il rappelle que le Non-être reste à jamais le piédestal de l’Être.

Pourtant, le Mauvais Dieu n’est pas entièrement privé de sa capacité de nuire.

Si le temps circulaire des Mythes le circonscrit étroitement dans son rôle d’éternel vaincu, sous la garde des autres puissances du Panthéon garantes de l’harmonie cosmique, il garde cependant une puissance sur ce qui échappe à cette circularité. Et dans ce cas, sa faiblesse constitutive se change en une force incommensurable, car on a dès lors changé de plan ontologique : c’est pour cela que l’affirmation néoplatonicienne de l’inanité du Mal et de son évanescence peut sembler scandaleuse, car elle concerne le Mal du point de vue métaphysique, et non du point de vue empirique.

Il advient en effet que le Mal, littéralement, se déchaine, et qu’il brise les liens circulaires du Mythe pour s’échapper et venir envahir notre monde. C’est d’ailleurs lui qui, selon une certaine perspective, en est l’origine.

Un mythe, d’importance capitale dans les Traditions gréco-romaines, rend compte de cette fuite catastrophique du Mal hors de sa prison : le mythe Orphique du Démembrement de Dionysos. On dit que les Titans, pour venger leur défaite, s’en sont pris à l’héritier de Zeus, son Fils bien-aimé Dionysos. Après l’avoir attiré par des jouets servant de leurre (miroir, toupie, osselets), ils se saisissent de lui, le démembrent, puis le cuisent et le mangent. Ce repas, constituant l’inversion funeste du sacrifice, est le fondement du mal ici-bas. Zeus, furieux, foudroie les Titans sacrilèges, et de leurs cendres naissent des vers qui s’en nourrissent. De ces larves viendront plus tard les humains, mêlant en leur chair les titans foudroyés et le Dieu dépecé.

Le monde dans lequel nous vivons est donc un monde mêlé où s’entrelacent inextricablement le Bien et le Mal, le Dionysiaque et le Titanique. L’action humaine, nonobstant sa difficulté intrinsèque, peut donc être fondée sur des principes de guidance permettant de neutraliser les effets du Mal à son niveau, même si, sur ce plan, c’est le Mal qui a l’initiative et dispose de l’efficacité maximale.

En effet, il est sur son terrain : c’est lui qui a déformé le temps circulaire pour le remplacer par un temps linéaire où il est tout à son avantage, pouvant différer indéfiniment le moment pourtant inévitable de son échec. A cet échelle, en revanche, l’Homme est perdu, noyé dans l’immensité indéfinie de la durée qui favorise et entretient son amnésie.

C’est également le Mal qui a planté les décors du drame, et les a agencés pour obtenir un effet de distraction maximale sur l’Homme : la matière agit comme un voile qui sépare toute conscience d’elle-même et la rend opaque à elle-même. Elle égare les âmes dans une sorte de labyrinthe et les livre ainsi à l’illusion. Elle conduit à l’apparition d’une forme atténuée de la conscience : la conscience individuelle, incarcérée dans un horizon existentiel étroitement partiel et partial, et condamnée à l’oubli du Tout.

Enfin, la condition humaine elle-même implique une tragique contradiction, du fait même de la cohabitation en l’Homme de l’élément titanique et de l’élément divin : car l’Homme renferme en lui un appétit infini dans un monde fini. Il est donc une arme de destruction massive, pour lui-même et pour le Cosmos…Ainsi, le Mal a réussi le tour de force de réaliser une bombe à détonateur divin, de retourner en quelque sorte le divin contre lui-même.

C’est donc à l’Homme que revient naturellement la responsabilité de désamorcer cette bombe.

C’est sans doute ce que nous enseigne le Mythe de la conception d’Héraclès, où l’on voit Zeus engendrer un fils humain, conformément à un oracle prédisant que seul un Héros permettrait de vaincre définitivement les Géants.

Pour vaincre, les Hommes reçoivent l’aide précieuse des Dieux, mais sans les premiers, les seconds restent impuissants devant le déchainement des forces néfastes.

L’Homme dispose de trois armes pour neutraliser le Mal dans le champ existentiel où il peut agir : l’arme rituelle, l’arme mystériale et l’arme morale.

Je ne parlerai des deux premières que brièvement, car elles feront l’objet d’un article chacune dans l’Abécédaire du Petit Père Païen (C comme Calendrier, rituel, sacrifice etc. et E comme Ésotérisme, mystères, initiation). 

Le rituel, dont la pièce maîtresse est le Sacrifice (quel que soit la forme qu’il prend), peut être compris comme un effort magique pour restaurer la Totalité lésée ; ainsi, le Sacrifice est ce qui, essentiellement, s’oppose au sacrilège ; c’est un acte de réparation cosmique compris comme réitération de l’harmonie antérieure au Temps linéaire.

Les Mystères consistent essentiellement en un acte de remémoration (anamnesis), comme remembrement du Dieu Dispersé (« Rassembler ce qui est épars ») et comme souvenir de la véritable essence du Mal. Il est la prise de conscience, par transmission, que le Mal s’oppose à lui-même, et qu’il ne peut vaincre, dans la mesure où sa victoire totale consisterait, paradoxalement, en sa défaite même, puisque le parasite ne peut survivre à son hôte.

Une telle gnose servira alors de guide à l’action rituelle et morale. En effet, elle implique que le mal ne doit jamais être combattu de front, car une telle gesticulation ne fait que le nourrir (ce qui malheureusement se vérifie chaque jour dans notre monde moderne oublieux des Principes), mais qu’il doit être habilement canalisé et retourné contre lui-même. C’est pourquoi nous, Païens, au grand dam des Monothéistes, rendons un « culte » aux divinités adverses et éloignons les Démons parasites au moyen de rites dont la complexité leur échappe largement.

Mais c’est assez sur ce sujet. Il s’agit maintenant d’aborder le cas de l’action morale, c’est-à-dire des règles de vie et d’action qui permettent d’orienter le champ existentiel vers la cohérence cosmique, moyennant son irrigation par les puissances divines garantes de l’harmonie et de la complétude, ce qu’en d’autre termes on nomme l’obtention de la Pax Deorum. Or, en ce monde, comme les Romains l’avaient fort bien compris, l’initiative revient aux humains.

Tout d’abord, il s’agit de neutraliser l’hybris inhérente à la nature humaine. Pour désamorcer la bombe humaine et éviter que l’appétit sans borne qui fut enfermé dans notre corps ne provoque notre destruction mutuelle et celle de notre environnement, il faut que l’Homme puisse vivre en société, afin que les egos se contrarient les uns les autres. Et c’est là le domaine des vertus politiques.

Porphyre en dénombre quatre : la Tempérance, le Courage, la Prudence et la Justice. Ces quatre vertus délimitent en quelque manière le champ moral de tout individu. Les trois premières correspondent aux trois « étages » de l’âme humaine telle que l’envisageait Platon : à l’âme « végétative », constituée par les appétits, et tendue entre la douleur et le plaisir, vient s’adjoindre la tempérance ; l’âme « irascible », encline à la colère, est modérée par le courage, et l’âme « rationnelle » par la prudence. La Justice apparaît d’une certaine manière comme la vertu des vertus, puisqu’elle est la synthèse des trois autres, leur équilibre, et consacre la maîtrise de soi et la vie harmonique de la société, évitant sa destruction par le stasis ou guerre civile du fait du déchaînement des passions.

Car pour nous, Hellènes, le contraire de la vertu n’est pas le vice, mais la passion. La passion est un désir qui ne se connaît pas, et qui, par cette ignorance, se voit parasité par des agents néfastes (les mauvais démons) qui l’orientent dans un sens centrifuge et destructeur. La passion n’est pas l’enthousiasme, comme aujourd’hui tout un chacun se plait à le dire, mais elle n’est que le spectre d’une vertu morte, le sceptre brisé d’une souveraineté perdue. L’homme intègre est donc celui qui a réussi à restaurer en lui une certaine totalité, fut-elle microcosmique.

Car, soumis aux passions, l’homme ne s’appartient plus, tant individuellement (maladies), que collectivement (guerres et violences), et ses appétits déchainés l’éloignent de son essence divine. Là encore, un mythe illustre à merveille cet état de l’humanité : celui de Télémaque aux prises avec les Prétendants. Ces derniers représentent les passions qui « mangent » notre maison et maintiennent son maître dans un état de servitude indue.

Si la vie en société, par l’instauration des Cités et de leurs lois, a pour fonction principale de rappeler le chaos à l’ordre dans le champ existentiel, elle n’a cependant qu’un rôle propédeutique. Son but est surtout de permettre aux individus qui la composent de prendre conscience de leur limitation, et de faire émerger en eux le souvenir du Tout ; elle doit, si elle est bien conduite, favoriser l’émergence de la contemplation en écartant la distemplation, c’est-à-dire la dispersion de l’âme et son épuisement. Car le centre de toute cité est le Temple, qui n’est autre que l’ambassade suprême du Divin. C’est là que doit parvenir, in fine, tout citoyen et toute citoyenne, au faîte de la Cité comme de lui-même, et les fêtes rituelles sont là pour nous rappeler cet ultime rendez-vous avec notre nature profonde.

Ainsi, lorsque l’individu est affranchi, par la loi civique, de son hybris naturelle, et qu’il a recouvré, par la maîtrise de soi, la station centrale de l’Humanité qui est le statut de roi, il doit cultiver d’autres vertus, celles que Porphyre appelait vertus théorétiques ou contemplatives. Elles doivent nous permettre, cette fois, de recouvrer notre propre nature et de renouer avec la divinité qui est en nous (c’est là, d’ailleurs, le sens premier du mot religio). Si les vertus politiques peuvent avoir un aspect aliénant par la contrainte extérieure qu’elles exercent sur nous, les vertus contemplatives, au contraire, naissent spontanément du sein de notre âme, comme des perce-neiges qui annoncent le printemps.

A ce stade, la morale semble donc disparaître au profit d’une action spontanée, qui est l’action héroïque du Sage. L’acte en effet n’est plus contraint, calculé, mais il coule de source et s’apparente plutôt à une danse ou à un rayonnement. Cette action-là est conforme à celle des Dieux, car elle est désormais tournée vers l’Être, vers la Totalité et son centre, et non, comme auparavant, vers la périphérie insignifiante. Le moi n’a pas disparu, mais il s’est retourné vers le Soi ; c’est bien lui qui agit, désormais, et il n’est plus agi en un comportement machinal.

Cette métanoïa (conversion, changement de cap, c’est-à-dire…de tête), nous fait passer de l’état paranoïaque à l’état pronoïaque.

Le premier est l’état « normal » de la plupart des contemporains de l’Âge Sombre, c’est-à-dire de la Race de Fer, harassés de faire. Ce sont ces innombrables ombres qui peuplent notre vie quotidienne de leur démarche automatique, en fixant la boussole narcissique de la désorientation. Ceux-là sont au comble de l’aliénation et ne le savent même plus. Ils n’agissent plus mais sont agis, ne parlent plus mais sont parlés, ne pensent plus mais sont pensés. Ils ont depuis longtemps abdiqué leur raison au profit du sentiment, et depuis peu le sentiment au profit du ressentiment. Leur seule volonté consiste à « en vouloir » à autrui, à eux-mêmes, et au monde : ils se lamentent pour une vessie pleine d’air qui est passée à gauche ou à droite, et se mettent en colère parce que les nuages voilent le ciel bleu qui leur est dû. Leur mémoire remonte à mardi dernier : ce sont les gens du Léthé, noyés dans leur moi. Ils ne parlent pas, mais bavardent, ils n’agissent pas mais gesticulent, et surtout ne décident pas, mais gèrent. Ils sont fatigués de naissance, car en eux l’humanité s’étiole.

 Le second état est celui de l’Humain Véritable (alethinos anthropos) qui, à chaque instant, s’émerveille de toute chose éclose en son bourgeonnement toujours neuf. Cette homme-là vit dans une perpétuelle reconnaissance, mais ne prétend pas pour autant embrasser tout d’un amour abstrait : il a à cœur d’être bienveillant avec tout être, fut-il un de ces mânes à l’âme châtrée et au regard vide qui prétendent peupler le monde, mais qui l’encombrent du grouillement bavard de leur pensées parasites. Pour cet homme-là, tout arrive pour le mieux, car il a recouvré la conscience du tout, et d’abord la conscience de lui-même comme tout. Il est roi et le monde est son palais ; il ne peut plus désormais confondre colère et courage, plaisir et joie, soupçon et prudence. Il est juste et adroit à la fois, car il connaît la place de toute chose (et ainsi réussit-il l’épreuve de l’Arc) ; le monde n’est pas, pour lui, travaillé par le sinistre complot de ses semblables honnis, mais il est au contraire le présage heureux d’une conspiration tissée pour son bonheur. Cet Homme-là, et lui seul, réalise pleinement la nature humaine : il est Homme en vertu de l’omnitude ; il est le Microcosme.

Cet homme-là est entré, comme Numa en ses jours, dans la Guerre Joviale, celle de la poésie et de la gnose où le Bien réside en la synchronicité du Beau et du Vrai ; il est entré dans un état nuptial perpétuel, réconcilié à jamais avec son désir comme signe en lui de la présence divine, et il peut dire en connaissance de cause, comme lors des noces dans notre Tradition Hellénique : « j’ai fui le mal, j’ai trouvé le mieux ». Cet homme-là a épousé la Fée et, lorsque le fait frappe à sa porte et que le tracas tente de l’asservir, il répond calmement : « Moi, je sacrifie ». Car il sait qu’il est, grâce à la Loi (Lex), le Roi (Rex), et non plus la chose (Res), il sait ce qui dépend de lui, et ce qui n’en dépend pas.

Il est le Roi du Pays caché, et en ce lieu, « nous resterons volontiers ».