mardi 23 mai 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen

G comme Grèce, Hellénisme spirituel.

Comment peut-on être Grec ? Car il ne vous a pas échappé, chères lectrices et chers lecteurs, que l’auteur de ce blog se présente lui-même comme « Hellène en matière de foi » ; quelle est donc la signification de cette étrange lubie ?

Pour commencer, l’auteur de ce blog n’est pas Grec, au sens où il n’est pas issu du peuple Grec, et n’est pas titulaire d’un passeport Grec. Il ne s’agit donc pas pour lui d’une identité nationale ou d’une appartenance ethnique (choses qu’il respecte par ailleurs). Il s’agit d’un autre type d’identité, essentiellement spirituelle et religieuse, mais qui pour autant n’est pas radicalement différente de l’appartenance au peuple Grec. Il y a bien, dans cette hellénité, quelque chose de national, mais ce caractère est distinct de l’actuelle nationalité Grecque. Elle ne relève ni du sang, ni même de l’Histoire ou de la culture et de la langue ; du moins, pour les trois dernières, pas exclusivement. 

La Grèce n’est donc pas, pour le présent blogger, une patrie, mais, pourrait-on dire, une matrie ; la matrice spirituelle d’une sorte de deuxième naissance. Elle agirait un peu comme une nation notionnelle dont le territoire ne serait pas situable sur une carte, mais n’en existerait pas moins dans ce monde que Henry Corbin eut la fortune de pouvoir nommer, le Monde imaginal, celui où René Daumal situa son Mont Analogue. Ce serait une sorte de nation noétique.

Cette hellénité-là est celle des mythes et de l’épopée : elle n’est pas différente des terroirs Grecs sur lesquels, voici des millénaires, elle a germé ; mais elle ne se confond pas pour autant avec eux ; C’est une identité qui, comme l’écrivait le préfet d’Orient Salloustios dans les dernières lueurs du Paganisme, « n’eut lieu à aucun moment, mais existe toujours » ( Sur les Dieux et le Monde III, 18).

Lorsque, entre la fin du quatrième siècle et le début du sixième siècle de l’ère vulgaire, les Chrétiens installèrent leur pouvoir sans partage sur l’Empire d’Auguste, ils s’employèrent à déraciner des cœurs et des têtes les croyances et les modes de pensée qui les y avaient précédés. Ces croyances, qui étaient à la fois infiniment variées et profondément semblables dans leur expression, furent qualifiées, par volonté dépréciative, de « païennes », c’est-à-dire de croyances villageoises, de superstitions arriérées liées à la particularité d’un terroir (pagus) ; en un mot, de religions d’idiots (idiotès signifie en Grec « particulier », « privé »).

Mais les tenants de ces religions, conscients de leur profonde communauté de culture et de foi, se nommaient eux-mêmes les Hellènes, et s’enorgueillissaient de faire partie de la grande maison commune de tous les humains, la koiné du monde, dont les magistrats étaient ces êtres puissants, immortels et bienheureux qu’ils appelaient des Dieux. Peu importe, d’ailleurs, le nom qu’on donnait à ces Archontes sacrés dans les différents pays de ce grand et harmonieux jardin qu’était pour eux le Cosmos. Et la façon dont les différents peuples leur rendaient les honneurs qui leur étaient dus laissait tout un chacun pratiquement indifférent : seul comptait le consensus universel selon lequel il était juste que chaque citoyen du monde les honorât dignement pour habiter l’univers avec gratitude et sérénité.

Ainsi, être Grec, au sens spirituel du terme, c’est être partout chez soi dans le monde, et n’être en exil nulle part, contrairement aux Chrétiens pour qui, le royaume de leur Dieu n’étant pas « de ce monde » (Jean, 18 :36), tout lieu reste un lieu d’exil

Être « Hellène en matière de foi », comme l’affirmait de lui-même Georges Gémiste Pléthon (mort en 1452), le premier restaurateur de l’Hellénité spirituelle, c’est se proclamer citoyen du Monde, et c’est ne rien tenir de ce qui est humain pour étranger. C’est être conscient d’appartenir à la Famille des familles, à la Gentilité, sous le regard éternel des Dieux et des Déesses que chaque peuple révère à sa manière. 

L’Hellénisme, par conséquent, est pour l’auteur de ce blog la base même de l’universalité Païenne et de l’humanisme intégral qu’il appelle de ses vœux. Et c’est pourquoi, après bien des tours et bien des détours, il a adopté cette religion, qui est bien plus qu’une religion, mais un art de vivre et une façon de penser et de sentir.

Car l’auteur de ces lignes a dû visiter de nombreux archipels avant d’aborder aux rivages de la Grèce. Il lui a d’abord fallu mettre un nom sur cet étrange sensation qu’on tous les Païens que le monde est habité par de mystérieuses puissances, et que le cosmos est lui-même un « vivant, seul de son espèce » (comme dit Platon dans son Timée) doué non seulement de vie, mais encore d’intelligence.

Ensuite, il a dû chercher ses congénères dans une époque partagée entre mécréance et tartufferie, tout en enquêtant sur l’existence d’une religion conforme à sa croyance intime ; et c’est ainsi qu’il a dû aborder aux lointains rivages de l’Inde, qu’il découvrit avec ravissement. 

Mais il ressentit aussitôt ce que tout Païen ressent, et les Indiens les premiers : le désir de retrouver au plus près de soi ce qu’on est allé chercher ailleurs. Il s’est donc tourné, tout naturellement, vers les religions de son propre terroir, entre fleuve et montagne, à l’extrême Occident. Mais rien ne l’attendait-là qui satisfasse son appétit de connaissance et de cohérence : les Druides, persécutés par les Romains, n’avaient laissé aucune trace écrite de leurs prestigieuses doctrines, et leurs Panthéons étaient ruinés, laissant des cercles divins dégarnis, et livrant toute recherche spirituelle aux hasards des découvertes archéologiques et aux spéculations plus ou moins bienveillantes de modernes érudits. Rien qui, à son avis, permette de reprendre la conversation au point où on l’avait laissée ; une source perdue dont rien ne permettrait la résurgence certaine.  

Il fallait donc chercher ailleurs.

Et cet ailleurs-là, quoique géographiquement lointain, était culturellement si proche qu’on ne le voyait plus : il s’appelait la Grèce, le Terroir des terroirs, la Mère des patries.

Et cette Grèce tout à la fois proche et lointaine avait, qui plus est, un parfum d’enfance, celui des mythes racontés, puis lus à la maison, lorsque les cloisons du salon s’estompaient et qu’à leur place se dressaient les murs d’Ilion, lorsque l’orage dans la cour était celui qui se déchaînait sur la nef d’Ulysse et l’éloignait encore et toujours de sa chère Ithaque…

Et quelle terre plus intime que l’enfance, en laquelle ont germé nos premiers émerveillements ? 

Aussi, ces Dieux qu’il interpellerait plus tard dans ses prières étaient déjà familiers à l’auteur de ces lignes, habitué à prononcer leurs noms comme celui de camarades de récréation dont on connaît par cœur les goûts et les traits de caractères, les amitiés et les inimitiés. L’Hellénité fut donc pour lui l’occasion des retrouvailles, comme lorsque l’on revoit ses cousins devenus grands. Et ils ne seraient plus désormais de simples personnages de fiction, car les mythes ne sont pas des fictions : ils sont aujourd’hui des Puissances Personnifiées. Ainsi, la liaison renouée s’est faite religion.

Cette religion-là, non seulement relierait Démétrios à son enfance, mais aussi au reste de l’humanité

Car pour Démétrios Patakès, s’il y a des Dieux, ils ne sauraient se laisser confiner dans d’étroites limites culturelles et historiques : celles-ci contrediraient de façon criante leur ubiquité et leur éternité. Les Dieux ne sont pas des objets de collection, ni des nains de jardin. Ils sont les Puissances Personnifiées du monde comme révélation nécessaire de l’Être à lui-même.

Pour autant, leurs épiphanies empruntent nécessairement aux modes d’expression de l’âme humaine, à laquelle ils sont présents au même titre qu’ils le sont au reste du cosmos. Et c’est pourquoi ils se montrent en tout temps et en tous lieux à la fois identiques et différents, nommés par des humains qui cherchent partout et toujours à capter leur présence selon les moyens dont ils disposent ici et maintenant.

Mais au sortir d’un millénaire et demi de domination spirituelle judéo-chrétienne, il est bien compréhensible que les Païens contemporains se méfient de l’universalisme comme de la peste. Beaucoup d’entre eux ont même fait de son refus une condition sine qua non d’un Paganisme authentique.

En cela, cependant, ils se trompent, car ils imitent précisément la pratique aberrante qui fut à l’origine de la funeste innovation qu’est le Monothéisme : la monolâtrie ethnique. Ils se confinent ainsi dans la condition d’idiots spirituels à laquelle leurs adversaires les ont assignés ; ils tombent dans le piège que tend le colon au « primitif », et qui relègue la religion de ce dernier à la catégorie de l’idolâtrie ou de la superstition. Car ils acceptent qu’on enferme leurs Dieux, comme des plantes exotiques, dans un jardin d’acclimatation.

Deux universalismes, en vérité, s’affrontent : celui d’Athènes, maïeutique et herméneutique, et celui de Jérusalem, militant et polémique.

Alors qu’Athènes accouchait lentement et sagement d’un monothéisme inclusif, capable de déboucher sur une authentique religion universelle, Jérusalem accouchait dans la douleur et la précipitation d’un monothéisme agressif parce qu’exclusif, prêt à semer pour des siècles la mort et la désolation dans le monde.

Car l'universalisme prétendu des Trois Monothéismes n'en a en réalité que le nom : il se résume en fait à un impérialisme spirituel qui consiste à imposer par la force un particularisme abusivement absolutisé. Or, ce faux universalisme porte en lui-même sa propre contradiction comme une malédiction : en effet, chacun des trois Dieux voulant être le Seul, le Monothéisme se montre porteur d’un ferment de guerre perpétuelle dû à sa violence intrinsèque. Allah, le Père Eternel et YHWH entretiennent entre eux une éternelle rivalité, qui fonctionne finalement comme un polythéisme pervers et non assumé.

A cet universalisme catholique , mortifère, uniformisant et niveleur, il semble à Démétrios qu’il faut aspirer à une véritable universalité, analogique, verticale et respectueuse des différences, qui ne s’oppose pas à la pluralité, mais qui s’appuie au contraire sur son infinie fécondité pour s’élever vers une unité non arithmétique. La voute ne tient que par la pluralité des piliers qu’elle unit.

La devise de cet universalité-là pourrait être "ce qui s'élève s'unifie", ainsi que sa réciproque ; elle ne cherche pas l'Unité par la négation haineuse du Multiple, mais par son intégration progressive et son intériorisation sur des plans ontologiques de plus en plus élevés. C'est un universalisme dionysiaque et festif qui propose à chacun de "rassembler ce qui est épars" au faîte de toute existence. Cet universalisme-là ne s’épuise pas à lutter contre des "infidèles" et ne se résout pas à condamner la majorité de l’humanité à la souffrance éternelle : il consiste à faire mémoire de l'Unité dans le Multiple.

C'est pourquoi Démétrios affirme que l'universalité Païenne est au-dessus des formes, qu’elle est d'essence supérieure, c'est à dire qu’elle relève de l'Intelligible et non du sensible. C'est en ce sens qu'Héraclite disait que "l'Un Seul Sage accepte et n'accepte pas d'être appelé Zeus".

Or, cet universalité fut d’abord portée par l’Hellade. C'est ce que montre l'interpretatio graeca (puis romana, car les Romains, en humble vainqueurs, se mirent à l’école des Grecs) des Anciens, qui adoptèrent un syncrétisme raisonné, grammatical, où les Dieux d’autrui apportaient, en entrant dans l’alliance des peuples, leur contribution à la grande harmonie de ce Tout splendide et bien agencé que les Grecs nommèrent en leur langue Cosmos

Avec la structure fédérative des Cités, couronnées chacune de leurs propres panthéons, mais se retrouvant lors des fêtes panhelléniques et autour des oracles sacrés pour célébrer la prééminence cosmique des Immortels, la Grèce donne une image politique de ce qu’est le Polythéisme en son essence. 

Nulle part ailleurs qu’en Grèce cet heureux syncrétisme ne put atteindre ce degré de perfection. Et cela pour une raison simple : l’Hellade fut porteuse très tôt, et de manière plus intense qu’ailleurs, de la notion d’Humanité. C’est précisément en cela, semble-t-il à Démétrios, que réside le véritable « miracle Grec ».

La religion Hellénique est en effet une religion amie de l’humanité, et de l’homme d’ici et de maintenant, vivant dans un monde familier tissé de contradictions. Elle n’assène pas de vérités grandioses, et ne cherche pas à sacrifier l’individu a une conception abstraite de l’Homme. Elle s’adresse à ce que les humains ont en commun avec les Dieux : la Raison, le Logos.

Car, humains, nous ne pouvons l’être qu’en tant qu’individus concrets ; et, individus, nous ne pouvons l’être qu’en nous construisant par différentiation et non par confusion : moi dans le groupe, le groupe dans un groupe plus grand et ainsi de suite, de proche en proche, jusqu’à l’humanité entière.

Mais renoncer à cette universalité, c’est renoncer de fait à l’humanité, car la seule nature dont puisse se prévaloir l’humain est le dépassement de soi. Être enfermé dans l’humain, en effet, c’est régresser vers l’animalité.

C’est là la démarche dialectique que nous enseigne l’hellénité spirituelle, et c’est par cette voie qu’elle se propose de nous permettre de rejoindre le bonheur qui est celui des Dieux. Elle n’exige donc pas que nous renoncions à notre humanité, mais que nous la dépassions par un travail sur nous-mêmes. Elle ne nous impose pas de nous convertir à l’arbitraire d’un Dieu jaloux, mais elle nous montre, par les mythes et par la philosophie, comment on peut devenir artiste de soi en sculptant l’image de sa divinité intérieure, comme le préconise Plotin, et comment on peut contribuer ainsi, en compagnon, à l’œuvre universelle du Démiurge. Elle ne nous enferme pas dans le carcan d’une morale érigée en absolu, mais elle nous dévoile comment faire que notre imperfection même puisse contribuer à la perfection commune.

Aucune autre tradition antique ne nous donne comme modèle des figures ou la sagesse et l’héroïsme  se mêlent avec autant d’intimité : l’Hellade est la patrie d’Ulysse, le Sage Héros, comme de Socrate, le Héros de Sagesse. Le premier en son extraordinaire Odyssée illustre hausse au niveau épique les vertus ordinaires que sont la prudence et la persévérance, quand le second propose aux hommes ordinaires de devenir des héros dans le quotidien en y illustrant les vertus épiques.

Et nulle part ailleurs qu’en Grèce cette sagesse héroïque n’a été exprimée aussi clairement ni de manière aussi concise. Le « connais-toi toi-même », en effet, n’a d’équivalent que le Tat tvam asi (« Tu es Cela ») des Upanishad de l’Inde. Cette maxime delphique, en ces deux mots lapidaires, nous tient lieu d’évangile, et résume pour nous toute révélation. Et cette bonne nouvelle…N’est autre que nous-même.

Car nous, Hellènes, conseillons à chacun de se convertir à soi-même, d’entrer dans sa propre forêt pour y trouver l’Arbre des Dieux, et préconisons que chacun monte sur l’Acropole du Cœur pour y jouir de l’ombre bienfaisante de l’Olivier d’Athéna, le Soleil Vert de la Sagesse Pérenne, la seule qui puisse être appelée telle. C’est là notre Yoga.

Chez nous, la Vérité n’est pas extérieure à l’être humain, elle n’est ni brutale ni soudaine, et ne viole pas les consciences en les humiliant ; elle est au contraire comme une mère en humanité, qui apprend patiemment à ses enfants à marcher : ce sont nos consciences qu’elle élève ainsi de manière aimante et progressive. En elle, le culturel ne contredit pas le cultuel.

En nous enseignant les mythes, elle berce nos âmes par les sobres rites appropriés à apprivoiser en nous l’animalité ; puis, lorsqu’elle nous estime suffisamment éveillés, elle nous conduit vers le rude effort de l’enquête cognitive et de la construction de la vérité, par la dialectique, à travers le fraternel mais exigent regard de nos semblables. C’est par l’éducation politique à la Vertu (arétè) qu’elle nous élève peu à peu de la communauté humaine à celle, chorale, des Dieux et des Déesses. 

Mais pourquoi la Tradition Grecque seraient-elle mieux placées que les autres Traditions polythéistes pour construire un Polythéisme Universel ?

D’après Dumézil, il est presque impossible de trouver, dans les polythéismes grecs, des éléments indo-européens très nets. Et pourtant les Grecs sont bien des indo-européens. En fait, les religions grecques fonctionnent providentiellement comme le porte-greffe de toutes les religions antiques traditionnelles, les Religions Aînées, Natives.

Et c’est là, encore, que réside le véritable « miracle grec » : dans son extraordinaire capacité d’adaptation et d’assimilation, dans son cosmopolitisme créateur, qui fait qu’en étant Hellène, on est aussi éclectique, et que l’on est en même temps, et de plein droit, tenant de toutes les Traditions. Ainsi, Apollonios de Tyane avait, dit-on, dans ses voyages à travers le monde connu de son époque (fin du premier siècle et début du deuxième siècle de l’ère vulgaire), à cœur de confirmer chaque peuple dans ses propres traditions, qu’il venait éclairer de sa science surnaturelle…Un anti-Paul de Tarse, en quelque sorte, bien que son image ait figuré près de celle du Galiléen sur le laraire de notre Empereur Septime Sévère.

En outre, contrairement aux autres Traditions polythéistes d’Europe, la Tradition Hellénique a pu réaliser une double synthèse qui l’a rendu, seule, en mesure de réaliser aujourd’hui la résurgence des Paganismes.

C’est d’abord la cohésion intégrale du panthéon et la richesse inégalée de sa mythologie qui fait la différence. En effet, si la quasi-totalité des divinités antiques peuvent trouver, peu ou prou, une figure comparable dans le Panthéon Grec (sauf peut-être l’énigmatique Janus des Latins, ou le Heimdallr nordique), l’inverse est loin d’être vrai.  

Hestia, par exemple, ne se retrouve ni dans la mythologie germano-nordique, ni dans les mythologies celtiques (ou alors très difficilement). Or, quoi de plus fondamental que la sacralisation du foyer, surtout dans une époque comme la nôtre ? De même, il est très difficile de retrouver ailleurs qu’en Grèce la personnalité irremplaçable de Dionysos, dont le rôle métaphysique est primordial pour le Panthéisme.

Car notre foi s’éprouve aussi par le goût et se célèbre par la saveur salvatrice : les Paganismes sont tous plus ou moins liés à une boisson fermentée qui met les âmes en rapport avec la divinité. Nous buvons en elle notre ferveur comme une promesse de fermentation du fruit encore trop vert de notre mental

Mais l’hydromel ne soulève pas l'enthousiasme de Démétrios, et si la bière emporte toute sa sympathie, c’est au vin qu’il revient de porter son âme vers les portiques prometteurs de merveilles ensoleillées des Dieux d'or et d'azur.

Comme Julien, donc, si le Patakès se plait aux charmes de Lutèce, il ne peut ignorer la pourpre et l’or que nous donne Liber ; Et il rend grâces à l’Esprit diffus dans la Nature, dont le Vin et l’Homme sont les bienheureuses résurgence. Vitis, Vita, Vir et Vinum !

L’autre synthèse ne concerne pas, cette fois, le matériel mythique, mais le degré de structuration de la pensée religieuse, qu’elle soit théologique, morale, mystique ou rituelle.

On a coutume de dire, parmi les Néopaïens, que nos religions, contrairement à celles qui sont issues d’Abraham, sont adogmatiques (ce dont nous tirons à juste titre une grande fierté). En vérité, ce n’est pas tout à fait juste : nos religions sont plutôt polydogmatiques, c’est-à-dire qu’elles admettent une pluralité de discours sur elles-mêmes. L’adogmatisme proclamé des religions néopaïennes sert d’ailleurs bien souvent de paravent à des dogmes non-dits, dont l’énonciation implicite ne le cède en rien au sectarisme et à l’intolérance reprochées aux Monothéismes.

Nombreux sont en effet, celles et ceux qui professent un a priori contre toute réflexion théologique un tant soit peu rationnelle, au nom de je ne sais quelle peur de l’intellectualité. Or, si la Grèce nous enseigne encore quelque chose, c’est bien que les vérités ultimes et ineffables ne s’atteignent que par l’agon, par l’ascèse qui permet de dépasser la raison et de passer au-delà des mots, et non en restant en deçà de toute logique et de tout raisonnement. Ne peut être appelé sage qui n’a pas dépassé la folie.

Or, l’Hellade fut première en Occident à structurer les écoles de pensées fondamentales qui fondent toute réflexion religieuse authentique et ambitieuse. Ce sont les quatre ou cinq « hérésies » qui font de l’Hellénité le pendant traditionnel en Occident de l’Indianité et de ses darshanas : l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Portique de Zénon et le Jardin d’Epicure. Nous tenons là les quatre orients de l’horizon de la pensée, à laquelle on pourra encore agréger l’Ecole de Pythagore, à moins qu’on ne la considère comme la mère de toutes.

De plus, ces cinq écoles de Sagesse, dont on ne trouvera pas l’équivalent dans les autres Polythéismes antiques (peut-être parce qu’ils ont été perdus ?), ont pu arriver, en Grèce, a un point de maturation suffisant pour se cristalliser dans une grande synthèse, la fameuse synthèse religieuse de l’Antiquité Tardive, avant que le Christianisme ne vienne détruire ce grandiose édifice. Cette synthèse est représentée par le Néoplatonisme, qui apparut à Rome, avec Plotin et ses Ennéades dans le courant du troisième siècle, et qui fut détruite par Justinien en 529 de l'ère vulgaire.

Or, cette école fut sans doute, pour nous qui en sommes réduits aujourd’hui à mendier la lumière, notre plus sûr gage de survie. Car si la cénotomie ("innovation") Chrétienne a pu s’introduire par effraction dans le sanctuaire de la Philosophie en exploitant de façon indue le dualisme de la pensée de Platon, c’est sans doute aussi par cette voie qu’elle en sortira. Les Galiléens ont en effet greffé leur théologie sur la nôtre, et lui ont ainsi permis de survivre ; mieux, ils l’ont sans doute enrichie. Et les temps sont venus pour nous de secouer le joug des concepts judéo-chrétiens.

Mais il faudra, pour cela, éviter un certain nombre d’écueils auxquels seul le génie hellénique de la spéculation nous permettra d’échapper. Parmi ces écueils, il en est deux qui, tels Charybde et Scylla, risquent de compromettre notre arrivée à bon port.

Le premier consisterait à céder à une facilité conforme à l’esprit du temps, et à aller gaiement se diluer dans une universalité de pacotille, en se noyant volontairement dans le grand consensus new-âge où tout se vaut et où tout se confond dans un bourbier informe, celui où meurt toute intellectualité authentique

C’est pourquoi le Petit Père Païen affirme avec force qu’il n’est de Polythéisme que panthéonistique, et s’en expliquera dans un prochain article (P comme Paganisme, Panthéisme et Polythéisme). Les Traditions que nous avons la chance de pouvoir recueillir sont l’expression d’un Providence dont il serait criminel de dilapider l’héritage. Or, c’est ce qui se passe depuis que l’anglais nous englue dans le grand supermarché des spiritualités au rabais, dont la plupart nous viennent d’outre Atlantique.

Le second consisterait à repousser toute forme d’universalisme et d’humaniste sous le prétexte fallacieux qu’ils seraient le fourrier du Monothéisme honni. Cette tendance-là relève d’un confusionnisme encore plus nocif que le précédent, dans la mesure où il se dissimule derrière son contraire. 

Il est, tout d’abord, gros d’une menace totalitaire, puisqu’ il opère une confusion funeste entre l’ordre politique et l’ordre religieux, exactement du même genre que celle qui sévit dans les religions nocives qu’on affecte de combattre. Mais, ce qui est plus grave encore, il opère une confusion impardonnable dans un domaine plus élevé, qui est celle des plans ontologiques 

Car une religion authentique ne saurait être affaire de sang, mais de sens.

A présent, chers lecteurs et chères lectrices, voilà éclaircies les raisons pour lesquelles Démétrios Patakès, l’auteur de ce blog, se proclame haut et fort « Hellène en matière de foi ». Pour lui, l’Hellénisme n’est autre que le Paganisme en version auriginale. Et, sur l’écran de la Caverne Obscure où rêvent les captifs, la Grèce éternelle, sous les traits de la Vierge aux Yeux Pairs, dit au monde : « venez ! la foi est libre ! »

mardi 9 mai 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
F comme « Féminin Sacré ». Sexe, genre et spiritualité.

Déesse, nous ne pouvons Te connaître en tant que Cause, et Ton essence ultime est à jamais celée à nos yeux ; mais nous pouvons Te reconnaître à travers Tes œuvres et les bienfaits sans nombre dont Tu nous combles, et qui sont les effets de Tes multiples puissances.

A travers Ton voile, Déesse, nous voyons briller l’éclat de Tes parures, comme les étoiles innombrables qui scintillent dans la nuit. Et cette seule contemplation nous rapproche de Toi, Ô Mère de toutes choses, Toi dont le lait est l’Être même.

« Féminin Sacré »

Entre guillemets, parce que selon l’expression consacrée

Car cette formule est une des plus énigmatiques à laquelle je fus confronté, lorsque, voici un peu plus de cinq ans, je suis « sorti du placard à balais », selon une autre expression consacrée, c’est-à-dire lorsque j’ai décidé de cesser d’être un Païen solitaire pour aller à la rencontre de mes semblables.

Cette expression n’a pas cessé depuis de me titiller, d’exciter ma curiosité, de me rendre perplexe.

Pour moi, être Païen avait toujours signifié, entre autres, me garder des erreurs des Monothéismes, dont l’une était justement de reléguer le genre féminin à un statut métaphysique mineur

En effet, bien qu’ils s’en défendent, les trois Monothéismes Abrahamiques véhiculent une image très mâle de la Divinité. A maintes reprises, le Dieu d’Israël parle à son peuple comme un époux à une épouse, pour lui reprocher son infidélité ; Dans le Judaïsme, le sacerdoce était réservé exclusivement aux hommes jusqu’à une date récente. 

Dans le Christianisme, Dieu choisit un corps masculin pour s’incarner, et la féminité est réduite à l’état de réceptacle, sans avoir un véritable accès au statut divin. Le sacerdoce Catholique est toujours exclusivement masculin. Quant à l’Islam, même si le Nom Divin contient quelque ambigüité dans sa graphie, les Attributs de Dieu sont déclinés au masculin et, dans les invocations mystiques, on s’adresse « au Seigneur » en l’appelant « Lui ». 

On est donc bien ici dans la religion de Dieu le Père, et pour nous, du Père des Dieux, puisque de nombreuses traditions l’identifient à Kronos-Saturne, qui est l’interprétation principale du El sémitique, dont le Baal Hammon punique est une des représentations les plus exemplaires.

Pour être honnête, il convient cependant de mentionner que, si toutes les apparences cultuelles, traditionnelles et scripturaires donnent au Dieu d’Abraham une figure hautement masculine, la théologie des trois Monothéismes corrige en partie cette image, en affirment que la transcendance de Dieu dépasse toute les catégories, y compris celle de genre. Mais on ne s’y attarde pas : tout se passe comme s’il s’agissait d’une précaution oratoire, et surtout, comme si la « masculinité » divine était en quelque sorte une garantie de sa neutralité de genre. Car si Dieu était une femme, c’est, en fait, comme si…  Il n’était plus Dieu. 

Pourtant, les Monothéismes portent encore des traces ténues d’un état ancien où le genre féminin n’avait pas encore été totalement exclu du Divin : en Hébreu, par exemple, l’« Esprit » de Dieu est du genre féminin (ruah). On a également trouvé une inscription du VIème siècle avant l’ère vulgaire mentionnant « YHWH et son Ashera » près de Shefelah dans l’ancien royaume de Juda : on pense que cette Ashera est une parèdre de YHWH, correspondant à une Déesse majeure du panthéon Cananéen, Athirat. Le nom même du Dieu des Musulmans, Allah, interprété couramment comme contraction de Al-ilah « la Divinité », fait irrésistiblement penser à un ancien théonyme Arabe, Allat, interprétée en Athéna par les Grecs (fig.1).

 Al-Lat sur un autel à encens du temple de Baalshamin, Palmyre/Tadmor (source : www.aly.abbara.com)

Finalement, on peut raisonnablement affirmer que, dans les Monothéismes Abrahamiques, la féminité divine n’est pas vraiment assumée, refoulée qu’elle est dans la sphère théorique et abstraite de la théologie. Dès lors, on pourrait légitimement conclure que l’égalité des deux sexes de l’humanité n’a pas de fondements théologiques et doctrinaux, puisque Dieu est décidément viril et que rien de ce qui est féminin n’est divin. 

Or, dans les différentes religions Païennes, il n’en est rien, quand bien même ces expressions religieuses se sont épanouies dans un contexte souvent très patriarcal (en Méditerranée notamment). Dans tous les polythéismes historiques en effet, non seulement les Panthéons contiennent des Déesses et des Dieux, mais la Divinité en soi, lorsqu’elle trouve une expression théologique et mythique, est montrée comme androgyne. Cette androgynie assumée est quasi universelle, et trouve sa plus belle expression dans l’Ardhanarishvara indien (fig. 2). Nous reviendrons plus bas sur l’Inde, qui est à mon sens le Polythéisme ayant porté au plus haut la réflexion théologique sur le genre.




Wikipedia en anglais Ardhanarishvara, auteur inconnu, British Museum
 
La pluralité des mythes, dans les Polythéismes, est également un des facteurs qui favorise l’expression de cette androgynie divine. En effet, nombreuses sont les mythologies qui allient, sans qu’il y ait de contradiction entre elles, des cosmogonies centrées sur le masculin à des cosmogonies centrées sur le féminin. La Grèce, civilisation pourtant connue pour être très patriarcale, voire misogyne, fait remonter les origines du monde à une entité féminine (Nyx, la Nuit), à une entité féminine alliée à une entité masculine impersonnelle, c’est-à-dire de statut inférieur (Eurynome et le serpent Ophion), ou bien encore à un couple primordial (Océan et Téthys). En Egypte, si le Démiurge est souvent le Soleil envisagé en mode masculin (Atoum-Rê), il peut aussi être une Déesse (Neith), etc.

Les Paganismes proposent donc à notre méditation une pluralité de modèles divins, tant masculins que féminins. Et, comme nos anciens Maîtres de sagesse nous enjoignent en tout premier lieu de « suivre le Dieu » (Maximes Delphiques), ou de « se rendre semblable à la Divinité dans la mesure du possible » (Platon, Timée), il nous semble licite de tirer des différences de sexe ou de genre un enseignement métaphysique

Il convient cependant d’être prudent et de ne pas tomber dans les pièges de l’essentialisation simpliste et du stéréotype, qui a conduit l’humanité vers les voies de l’oppression et du mépris, et ce, toujours dans le même sens, celui de l’homme sur la femme. D’autre part, pour simplifier notre enquête, nous considèrerons le genre et le sexe comme quasi synonymes, bien que n’ignorant pas qu’il s’agit de deux notions distinctes. Nous parlerons désormais de Divinités mâles et femelles, réservant les notions d’homme et de femme à l’humanité. 

Dans l’expression « féminin sacré », quel est l’élément premier ? « Féminin » ou « Sacré » ? Autrement dit, doit-on considérer le féminin comme source de sacralité, ou doit-on considérer le Sacré sous son aspect spécifiquement féminin ? Bien entendu les deux questionnements ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, mais la formulation fait cependant pencher vers le premier aspect du problème : en quoi la féminité est-elle une source spécifique de sacralité ?

Pour un homme, il est bien difficile de répondre à cette question, dans les circonstances existentielles où il se trouve. En effet, notre genre (sinon notre sexe, avec les technologies actuelles) nous détermine notre vie durant : nous sentons que nous ne sommes pas autre chose qu’homme ou femme, mais que nous ne sommes pourtant pas exclusivement cela. Jusqu’à quel point sommes-nous ainsi conditionnés ? Sommes-nous entièrement et pour toujours déterminés par notre genre ? Rien n’est moins sûr. Si l’on se réfère aux traditions mythologiques (Grecque notamment), on rencontre beaucoup d’indices laissant penser que l’humain, en tant que personne, n’est pas déterminé de manière absolue et définitive comme homme ou comme femme

On songe par exemple à Tirésias, devin qui connut, dit-on, l’expérience des deux sexes, mais aussi à Héraclès, bien que son séjour aux pieds d’Omphale ne fût pas une véritable transformation, mais plutôt un travestissement. Ce dernier, d’ailleurs, intervient dans de nombreuses séquences rituelles, particulièrement dans un contexte lié aux initiations de classes d’âge ou au mariage. Le plus souvent, ce sont les hommes qui se travestissent, mais pas exclusivement.

On pense également à certains cultes mystiques, comme celui de Cybèle, dont les fidèles, les Galles, s’émasculaient à l’imitation du Dieu Attis, fils et amant de la Déesse, afin de se rapprocher de cette dernière. Ici, le changement de genre correspond à une transgression de soi pour faire l’expérience de la transcendance dans le cadre d’une démarche initiatique. J’y reviendrai. 

Dans la perspective qui est la nôtre, il nous semble évident que, si l’être humain ne se limite pas à son expression d’individu empirique, il dépasse nécessairement les catégories du genre et du sexe, qui constituent des déterminations, et qui, en cela, ne sauraient être placés au-dessus de son essence divine, expression ultime de son être.

La question est dès lors de savoir, d’une part, quelle est l’emprise ontologique de la détermination de genre et, et, d’autre part, quel est le sens métaphysique de cette détermination dans la vie intégrale de la personne humaine.

Pour répondre à la première question, il nous semble que la détermination sexuelle ne touche que la manifestation corporelle de l’individu ; or, nous affirmons par ailleurs que celle-ci ne représente qu’un moment donné de la révolution d’un astre humain, et qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une saison dans une existence qui excède de beaucoup la simple vie corporelle. Nous émettons même l’hypothèse que l’âme est un vivant qui marche sur deux jambes, dont les bas sont tour à tour un corps d’homme et un corps de femme.

Ainsi, l’expérience que nous devons vivre dans l’ordre biologique implique, pour être intégrale, qu’elle s’appuie sur les deux types d’existence, et cela, au moins une fois, si ce n’est un nombre indéterminé de fois. Le fait que nos Panthéons (si tant est, bien sûr, que nous appuyons notre pratique sur un Paganisme panthéonistique) nous proposent plusieurs modèles existentiels tant mâles que femelles nous permettrait, selon cette perspective, de ne pas boiter, de ne pas évoluer à cloche-pied mais de toujours appuyer nos vies sur une sacralité adaptée.

Mais il semble également évident que le genre ne se limite pas au corps : il concerne également l’âme, encore que d’une manière très différente. Il est probable en effet que le sommet ultime de notre personne touche à l’androgynie divine, et que cette androgynie parfaite se reflète pour une part dans le miroir psychique. Mais l’âme est fort complexe, comme nous le verrons bientôt (I comme Intellect), et, par conséquent il est à parier qu’elle ne soit pas limitée à un seul genre.
Si, comme le pensent la majorité des Néoplatoniciens, l’individuation est un processus qui précède la formation du corps, il est probable que le genre de la partie individuée de l’âme soit conforme (dans la grande majorité des cas) au sexe du corps. Nous ne nous risquerons pas quant à nous à examiner le cas où les deux sont en opposition.

La Tradition romaine nous enseigne que nous recevons, à notre naissance, une entité appelée « génie » pour les hommes et « junon » pour les femmes, entité que les Grecs connaissent également et qu’ils appellent Daïmon. Celui-ci, du même genre que le corps de l’individu, est communément perçu comme distinct de lui-même et proche du Divin. Il est probable que cette entité corresponde à la racine genrée de l’individu.

En revanche, l’étude des mythologies et des traditions de nombreux peuples anciens comme modernes nous incline à penser qu’une instance plus profonde de l’âme est du genre opposé à celui qui est en acte dans l’existence présente de l’individu. Ce genre est donc, quant à lui, latent, et représenterait à la fois le vestige et l’anticipation d’autres existences, dans la course éternelle de l’âme sur son orbite autour de son soleil intelligible, l’intellect axial, dont elle est l’expression vitale.
Il n’est donc pas interdit de penser que chacune et chacun d’entre nous possède en elle ou en lui une part masculine ou féminine, et que cette « part » joue même, dans nos vies psychiques et nos évolutions spirituelles, un rôle majeur quoique discret.  La vie posthume, notamment, est souvent décrite comme la rencontre avec une entité féminine (car seul les cas masculins sont documentés à notre connaissance) pouvant être éventuellement considérée comme un double féminin du défunt : les Lases italiques, par exemple, entrent dans cette catégorie, ainsi que les Valkyries nordiques ou la Daena iraniennes. Les noces posthumes qui sont célébrées alors avec de telles entités sont considérées comme un signe d’évolution spirituelle positive et le passage à un plan ontologique supérieur au plan individuel, ce que l’union avec le sexe opposé traduit symboliquement. 

Cela nous amène à la deuxième question : quel peut être le contenu sacral du genre et, dans le cas qui nous occupe, de la féminité ? 

Bien entendu, nous tâcherons, dans le cadre d’un Paganisme résolument transséculaire et conscient de sa pérennité de droit, de ne pas nous laisser enfermer dans des déterminations culturelles étroites liées à un stade historique donné de nos Traditions. Donc, n’attendons rien des stéréotypes éculés de douceur, d’abnégation ou de beauté, d’intuition féminine et autres faciles facéties. 

La condition féminine, (comme d’ailleurs la condition masculine) est d’abord une condition biologique. Elle implique un certain nombre d’évènements, comme les règles, la possibilité ou non de porter en soi un corps vivant, de nourrir à partir de son propre corps, ainsi que le fait d’avoir un vagin et non un pénis, et sans doute encore bien d’autres choses dont je ne peux, par construction, avoir l’expérience dans cette vie-ci. 

Une des expressions biologiques majeures (quoique non exclusive) de la féminité est la maternité. Or, ce trait est fondamental dans toutes les mythologies, qui expriment chacune d’une matière différente cette Maternité Divine. Ce mythème est absolument fondamental pour le paganisme, non seulement parce qu’il le différencie radicalement des Monothéismes Abrahamiques, mais encore pour des raisons qui lui sont propres, tant sur le plan théologique que sur le plan psycho-mythique.

Sur le plan théologique, la Maternité Divine est la plus parfaite expression du Panthéisme ou du Panenthéismes, qui sont les substrats doctrinaux des Polythéismes. En effet, l’embryon, porté dans la matrice de sa mère, est à la fois différent d’elle et de même nature, sans lui être étranger ou extérieur ; contrairement à la Paternité Divine qui exprime une extériorité et une distance, la Maternité Divine, au contraire, exprime de manière tout à fait adéquate la communauté d’être entre la Divinité et le Monde. Cette synousie peut être symbolisée par le cordon ombilical qui relie tout être autonome à son origine cosmique.

Ce même symbolisme matriciel joue également un grand rôle sur le plan psycho-mythique, en permettant à l’âme individuelle de se vivre sur le mode de l’inclusion à un giron universel à la fois différent d’elle et de même nature qu’elle. Ce schème est particulièrement opérationnel dans les Mystères, où le transit mortel est anticipé rituellement sur le mode d’un retour à la Matrice Divine par la reconquête de l’intériorité spirituelle, de l’intimité de l’être avec lui-même. 

Outre ses aspects biologiques, la condition féminine implique également, sur le plan culturel, historique et sociétal, l’éventail de certains types d’existences, d’une infinie variabilité : de la matrone romaine à l’institutrice brésilienne, de la reine égyptienne à l’ouvrière allemande, de la guerrière picte à l’executive woman canadienne, etc.  Toutes ces existences individuelles peuvent-elle être rattachées à un archétype divin dans une religion Païenne ? Notre réponse est oui ; et c’est une des grandes différences avec le Monothéisme, qui implique une certaine schizophrénie entre l’activité quotidienne d’une femme, notamment contemporaine, et les archétypes que lui propose sa religion. 

Nos Dieux, en effet, proposent des modèles performatifs d’existence et de perfectionnement pour les individus humains ; nous avons vu ailleurs (E comme ésotérisme) que, dans le cadre des Mystères, ils agissent comme des voies d’évolution spirituelle pour celles et ceux qui les ont pris pour guide. Plus largement, leur providence omniprésente permet à chaque parcours existentiel de trouver son sens et l’appui ontologique nécessaire à son accomplissement. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les Dieux se présentent à nous sous une forme adaptée à nos existences empiriques, c’est-à-dire sous une forme individuelle, genrée et sexuée. Dit autrement, chaque Dieu et chaque Déesse nous apporte l’évangile qui convient à notre vie, et non un évangile unique comme celui de Jésus.

Ainsi, chaque Divinité permettra aux femmes de tisser avec elle une relation dévotionnelle en rapport avec son destin et son être profond : l’une sera l’amante de sa Divinité d’élection, l’autre sa servante (plus rarement sa maîtresse, mais pourquoi pas : peut-être une Omphale se découvrira-t-elle la vocation de dominer son Héraclès mystique), l’autre encore sa mère, sa fille ou son amie, etc. 

On observe très bien cette variété des angles dévotionnels dans l’Hindouisme (avec la dévotion mystique à Krishna par exemple), ou encore dans les religions afro-caribéennes, où la transe joue, comme on le sait, un rôle primordial : telle « fille de Xangô » va se vivre comme épouse de son Orixa, et par conséquent se méfier de la jalousie de sa parèdre Iansã et de toutes les femmes dans la tête desquelles celle-ci vient danser ; telle « fille de Yémanjà » va vivre avec sa Déesse marine une tumultueuse histoire d’amour lesbien, etc.

Les Divinités, dans leur infinie bonté, se prêtent de bonne grâce à ces jeux mystiques, car leur instinct divin les y poussent : elles ne peuvent pas ne pas répondre à nos élans individuels, elles qui, comme je l’ai dit, ne vivent pas selon notre schéma d’existence. Ainsi, les divinités ne sont-elles mâles ou femelles que par rapport à nous, humains concrets ; les mythologies et les rites d’hier et d’aujourd’hui fourmillent d’exemple qui montre qu’en vérité, le sexe des Dieux est pour le moins flou. 

Ainsi, de nombreuses divinités peuvent apparaître tout à tour sous une forme mâle et sous une forme femelle : j’en veux pour preuve Palès et Robigo /Robigus du Latium, Freyr/Freyja de forêts nordiques, Inari des rizières du Japon, et j’en passe…Même Zeus, divinité virile s’il en est, prend parfois des aspects féminins inattendus…En outre, il arrive souvent que, ne sachant quel est le genre du Numen ou du Kami à qui l’on s’adresse, on utilise une formule stéréotypée du type si deus, si dea (« que tu sois Dieu ou Déesse »). Donc, comme le sexe des Anges, on peut dire que le sexe des Dieux ressemble furieusement au Chat de Schrödinger : c’est l’observateur (ici le dévot, l'observant) qui le détermine dans l’acte même de l’observation.

 Tout ce que nous venons de décrire concernant le féminin sacré aurait aussi bien pu être écrit sur le masculin sacré ; cependant, pour des raisons historiques et sociétales, un aspect du féminin sacré semble exclusif de l’autre genre. Cet aspect concerne le sort fait aux femmes durant des siècles de patriarcat. 

Le sacré féminin, dont le féminin sacré est le miroir, s’il a pu contribuer par le passé à reléguer les femmes dans une position subalterne, contribue aujourd’hui, le plus souvent, à l’émergence d’une conscience intime de la dignité propre du féminin, d’une foi des femmes en leur propre puissance, en un mot, de leur empowerment. Cette émancipation spirituelle se produit à travers la renaissance de la dévotion aux grandes Déesses, parmi lesquelles Isis, la Morrigan ou encore Hécate et Sekhmet jouent un rôle particulièrement important, en proposant, justement, des modèles d’existences en phase avec l’autonomisation des femmes.

Parallèlement à cette émergence, on peut voir apparaître, ou plutôt réapparaître, des types de sacerdoces féminins et de confréries spirituelles féminines, telles qu’elles existaient avant la monothéisation des sociétés ou non. Ainsi, à côté des cercles ou des covens féminins apparaissent des collèges de Vestales ou des sodalités d’adoratrices de la Déesse. Nous n’avons pas connaissance de la constitution de telles organisation du côté masculin ; il ne serait pas impossible d’imaginer la réémergence de sociétés comme celle, par exemple, des dévots du Dieu Mithra

De même, certaines fêtes antiques portaient une forte coloration de genre : les Thesmophories, par exemple, ainsi que la Célébration Romaine de Bona Dea étaient exclusivement féminines. Selon le mythe, en revanche, Hercule aurait exclu les femmes de certains de ces rites…

Tous ces faits religieux liés au genre dans les religions antiques nous ramènent au problème de la signification métaphysique du sexe et du genre. Si, comme nous le croyons, les faits sociaux et naturels qui ont cours dans l’ordre du devenir sont les reflets de faits éternels dans l’ordre de l’Être réellement être, quels enseignements en tirer ? Car enfin, les Dieux sont eux même mâles et femelles, et cette dichotomie ne saurait être accidentelle…

En avouant ici notre grande perplexité et l’insuffisance de notre recherche sur ces questions, nous sommes conscients que nous touchons là un problème crucial, qui concerne rien moins que la vision que nous avons du monde et de l’être. En effet, soit nous percevons le monde comme intégralement tissé de sens ( fût-il abscons dans l’état où nous sommes) et ordonné à une harmonie cachée ; et alors la dichotomie de sexe et de genre, faisant sens, est source de progrès spirituel ; soit nous considérons que cette dichotomie n’a aucune valeur symbolique, qu’elle est par conséquent purement accidentelle ; mais alors on doit nécessairement adhérer à une vision semblable de l’être et du monde, c’est-à-dire à une vision matérialiste et Athée.

En ce qui nous concerne, et comme nous l’avons déjà montré dans notre article sur les Dieux (D comme Dieux etc.), nous voyons dans la dualité des sexes et des genres une psychagogie particulière : celle qui nous initie à l’Altérité Radicale comme propédeutique au dépassement de l’Ego. En effet, la division de l’être humain en sexes nous oblige à ressentir un manque (quel que soit par ailleurs la manière dont nous le ressentons, qu’elle soit attractive ou non). Car notre humanité concrète, individuelle, n’est qu’une humanité en puissance : elle est incomplète lorsqu’elle est empirique. 

Nous touchons là, en l’Homme, au mystère de l’Un. Car l’Un aussi, lorsqu’il est Un, n’est pas, et lorsqu’il est, n’est plus l’Un, comme le dit Parménide que nous avons cité à plusieurs reprises. Ainsi, l’un des enseignements majeurs du sexe, c’est que nous sommes étrangers à nous-mêmes, mais aussi que cette étrangeté n’est ni définitive, ni absolue : elle nous ouvre une voie vers sa résolution ; voie périlleuse, certes, mais existante. L’autre sexe, comme sexe (signe) de l’Autre, ouvre en nous la notion de transcendance réciproque, de Mystère Mutuel : hommes et femmes sont les voies de la libération l’un de l’autre. Ainsi, les femmes seraient pour beaucoup d’hommes les portes de la sacralité, et les hommes pour les femmes. Il existe cependant d’autres voies que celles-ci, qui ont été déjà défrichées depuis bien longtemps.

Car comme nous l’avons évoqué plus haut, les Traditions Hindoues ont déjà mené très loin cette enquête en élaborant les notions de Purusha et de Prakriti (« personne » et « nature »), ainsi que de Shiva et de Shakti, où le féminin est compris comme dynamis, puissance, et le masculin comme on, identité, témoin sans pouvoir. Ces archétypes de genre théologiques, mis en scènes dans des mythes et mis en œuvre dans des rites, ont donné lieu à une des disciplines spirituelles les plus admirables qui soient : la Tantrisme.

Nous appelons de nos vœux une réflexion sur ces choses en occident, et notamment parmi les Païennes et les Païens francophones ; non pour copier servilement et adapter de façon stupide des notions étrangères, mais pour examiner nos propres traditions sous un jour nouveau, à la lumière d’un soleil qui se lève après une longue nuit. Peut-être, de retour d’Orient avec sa troupe rebelle et tapageuse, le Seigneur Couronné de Lierre viendra-t-il nous enseigner les doctrines du Pamprisme ?